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Monde03 septembre 2026

Des migrants africains recrutés par la Russie finissent dans des camps de prisonniers de guerre ukrainiens

Des hommes venus d’Afrique avec l’espoir d’un meilleur avenir se retrouvent aujourd’hui enfermés dans des cellules ukrainiennes après avoir été attirés par de fausses promesses de salaire et de citoyenneté russe.

Des migrants africains recrutés par la Russie finissent dans des camps de prisonniers de guerre ukrainiens

Jean Unana est arrivé en Russie depuis le Cameroun au début de l'année 2023, espérant un avenir meilleur, pour se retrouver prisonnier de guerre dans l'ouest de l'Ukraine après un bref et brutal passage sur le front.

Ancien agriculteur sans formation militaire, Unana raconte qu'on lui a proposé un contrat qu'il ne pouvait pas lire. En quelques semaines, il a été intégré à une unité de combat, a survécu à une embuscade meurtrière et a passé une semaine à errer dans un no man's land jonché de cadavres avant d'être capturé par les forces ukrainiennes. Aujourd'hui, il partage une cellule avec d'autres ressortissants étrangers qui, comme lui, ont été attirés par des promesses de salaire et de citoyenneté russe.

Des promesses d'emploi à la conscription sur le champ de bataille

L'histoire d'Unana reflète celle de dizaines d'autres migrants africains recrutés par Moscou depuis le début du conflit. Petro Yatsenko, porte-parole du quartier général ukrainien de coordination des prisonniers de guerre, note que la composition des détenus étrangers a changé radicalement. "Au départ, nous avions surtout des hommes plus âgés des anciennes républiques soviétiques, du Kazakhstan, du Tadjikistan, maintenant nous recevons des personnes d'Afrique, d'Irak, du Népal", a-t-il déclaré aux journalistes.

Les services de renseignement de la défense ukrainienne estiment qu'environ 30 000 ressortissants étrangers provenant de 136 pays ont rejoint les forces armées russes, soit environ deux pour cent des 1,535 million de soldats russes. Parmi eux, au moins 5 149 ont été tués et plus de 700 capturés, selon les chiffres de Kyiv. Ce total n'inclut pas les 14 000 soldats nord‑coréens déployés aux côtés des unités russes, qui restent sous commandement nord‑coréen.

Les voies de recrutement varient. Certains volontaires sont attirés par les salaires, les primes à la signature et la perspective d'obtenir la citoyenneté russe. D'autres sont trompés sur la nature de leurs missions, croyant qu'ils effectueront des travaux non combattants. Un troisième groupe, plus opaque, est pressé d'entrer en service sous la menace de sanctions administratives.

Unana appartient à ce dernier groupe. Après son arrivée à Moscou, des agents de l'immigration l'ont arrêté, lui indiquant que ses papiers étaient incomplets et qu'il serait renvoyé chez lui. L'alternative proposée était de signer un contrat militaire, après quoi son statut légal et une promesse de citoyenneté seraient régularisés. Unana a signé le document sans en comprendre le contenu.

Un autre Camerounais, Anatole, raconte une expérience similaire. Il explique qu'on lui a remis un contrat en russe accompagné d'une avance en espèces. "J'ai signé sans vraiment savoir ce que j'allais faire", a-t-il déclaré au Guardian. Quelques jours après une courte période de formation, il se retrouvait sur le front, sans savoir s'il était au Donbass ou ailleurs.

Jetés dans le feu

Les deux hommes décrivent des premiers déploiements chaotiques. Unana se souvient d'un convoi de sept hommes qui a été embusqué quelques minutes après le départ. Le conducteur a été tué sur le coup, suivi de deux camarades. "Nous avons fui dans les bois, mais les drones ukrainiens nous ont traqués un à un", raconte-t-il.

Il a survécu en récupérant de la nourriture sur les corps des soldats tombés, une réalité sombre que la plupart des recrues étrangères connaissent lorsqu'elles sont jetées au combat sans préparation. Après une semaine d'évitement des patrouilles, Unana a trouvé une position qu'il croyait russe. Il a entendu une voix appeler "Viens, viens" dans les quelques mots russes qu'il connaissait et s'est dirigé vers elle, pour être accueilli par le feu ukrainien.

"Ils m'ont crié dessus, mais je ne comprenais rien. C'est là que j'ai réalisé qu'ils étaient ukrainiens", se souvient-il, ajoutant que les soldats ukrainiens ont eux aussi été surpris de voir un homme noir francophone dans leurs rangs.

Unana et Anatole sont détenus depuis 2023 dans une prison près de la frontière ukraino‑polonaise. Leur ration quotidienne se compose de soupe aux légumes, de poisson et de pain cuit par un détenu. Yatsenko indique que l'établissement respecte les Conventions de Genève, le Comité international de la Croix‑rouge (CICR) le visitant tous les deux mois.

Limbo juridique et impasses diplomatiques

En droit international, les prisonniers de guerre doivent être libérés à la fin des hostilités, sauf échange préalable. Cependant, les combattants étrangers figurent rarement sur les listes d'échange russes, qui privilégient les ressortissants russes ayant des familles et des attaches communautaires. "Les étrangers ne sont jamais sur les listes d'échange. Ce sont toujours des Russes", explique Anatole.

Les tentatives de contact avec les ambassades via le CICR n'ont jusqu'à présent donné aucun résultat, laissant les hommes en détention indéfinie. Yatsenko note que la Russie soumet ses propres noms pour échange, et que le coût politique de garder des prisonniers étrangers est moindre pour Moscou que de rapatrier ses propres soldats, dont les électeurs nationaux exigent le retour.

La politologue Anna Colin Lebedev de l'Université Paris Nanterre soutient que la dépendance du Kremlin aux recrues étrangères aide à préserver son contrat social avec les citoyens russes. En externalisant les rôles de combat les plus dangereux, l'État peut prétendre à la stabilité intérieure tandis que le lourd tribut humain de la guerre est supporté par des étrangers.

Lebedev ajoute que le recrutement de migrants sert également à des fins de propagande, permettant au gouvernement russe de présenter le conflit comme un effort multinational contre "l'agression occidentale", tout en maintenant les Russes ordinaires à l'écart des pertes du front.

Implications plus larges pour l'Europe

Ce phénomène soulève plusieurs inquiétudes pour les décideurs européens. D'abord, le flux de migrants d'Afrique et d'autres régions vers la Russie met en évidence des lacunes dans la gestion migratoire et la vulnérabilité des personnes cherchant des opportunités économiques à l'étranger. Beaucoup traversent des pays de transit européens, posant la question du contrôle des frontières et du besoin d'un soutien consulaire renforcé.

Ensuite, la présence de combattants étrangers des deux côtés du conflit complique la réconciliation post‑guerre et les efforts de rapatriement. Les États membres de l'Union européenne avec d'importantes diasporas pourraient être sollicités pour négocier des libérations, ce qui pourrait tendre les relations diplomatiques avec Moscou.

Enfin, l'utilisation de la main‑d'œuvre étrangère comme source de personnel de combat souligne la marchandisation des vies humaines dans la guerre moderne. Cela remet en cause l'engagement de l'UE en faveur des droits humains et le principe selon lequel personne ne doit être contraint à participer à un conflit armé contre sa volonté.

Les syndicats européens ont commencé à exprimer leurs préoccupations. La Confédération européenne des syndicats (CES) a publié une déclaration appelant l'UE à renforcer la protection des travailleurs migrants et à faire pression sur la Russie pour qu'elle cesse le recrutement de ressortissants étrangers à des postes de combat. La déclaration réclame une réponse coordonnée incluant une pression diplomatique, des sanctions ciblant les réseaux de recrutement et un financement accru des missions de suivi du CICR.

Les organisations de défense des droits humains font écho à ces appels. Amnesty International a documenté des cas de tromperie et de coercition dans le processus de recrutement, exhortant la Cour pénale internationale à examiner si la conscription forcée de migrants constitue un crime de guerre.

Pour les hommes actuellement détenus, les perspectives restent sombres. "Je le regrette", déclare Unana. "Quand j'ai signé le contrat, je ne voyais que le côté positif. Je n'aurais jamais imaginé finir prisonnier de guerre en Ukraine." Ses mots illustrent l'ironie tragique d'une promesse de vie meilleure qui l'a conduit à une cellule loin de chez lui.

Alors que le conflit s'éternise, le nombre de ressortissants étrangers pris dans son tourbillon devrait augmenter. Les gouvernements européens devront concilier sécurité et obligations humanitaires, veillant à ce que les migrants ne soient pas exploités comme des soldats jetables dans une guerre qui ne leur apporte aucun bénéfice réel.

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