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Monde09 septembre 2026

Le financement de la recherche de l'UE lie les universités européennes à des entreprises de défense israéliennes malgré les engagements de boycott

Une enquête révèle que 34 établissements européens continuent de recevoir près de 15 millions d’euros de fonds Horizon Europe aux côtés de partenaires israéliens liés à la défense.

Le financement de la recherche de l'UE lie les universités européennes à des entreprises de défense israéliennes malgré les engagements de boycott

Investigate Europe et Reporters United ont découvert qu'un réseau d'universités européennes reste financièrement lié à des entreprises et instituts de recherche israéliens clairement associés à la défense, malgré des déclarations publiques promettant de suspendre ces collaborations après l'avertissement de la Cour internationale de Justice sur le risque de génocide à Gaza.

Analyse des projets Horizon Europe

L'analyse, basée sur la base de données CORDIS de l'UE et une série de demandes de liberté d'information, identifie 34 institutions en Espagne, aux Pays‑Bas, en Italie et en Belgique participant à 38 projets Horizon Europe impliquant des entités israéliennes appartenant au secteur de la défense ou produisant des technologies à double usage. Ces projets attirent ensemble environ 15 millions d'euros de financement de recherche de l'UE.

Affaire judiciaire à l'Université de Grenade

Le cas le plus visible concerne l'Université de Grenade, dans le sud de l'Espagne. En septembre 2023, le recteur Pedro Mercado Pacheco a envoyé un message au personnel et aux étudiants affirmant que le campus était un espace de dialogue, de défense des droits humains et de construction de la paix. Simultanément, l'université a décidé de suspendre les collaborations avec des partenaires israéliens impliqués dans des consortiums de recherche européens de plusieurs millions d'euros.

Cette décision a été contestée par le groupe de défense pro‑Israël ACOM (Action and Communication in the Middle East), qui a intenté une action en justice pour bloquer la suspension. Le différend est maintenant porté devant la Cour suprême d'Espagne, où un jugement est attendu l'an prochain. Le verdict pourrait créer un précédent quant à la possibilité pour les universités espagnoles d'invoquer la "défense du droit international" comme motif de résiliation de contrats avec des entités liées à un conflit armé.

Alors que le combat juridique se poursuit, Grenade a simultanément adhéré à un nouveau projet Horizon Europe appelé PROACTIF. Le consortium comprend la société israélienne de micro‑chips Mellanox, désormais détenue par le géant américain Nvidia, aux côtés des fabricants de défense européens Safran et Leonardo. PROACTIF vise à développer des robots autonomes aériens, terrestres et de surface pour répondre rapidement aux urgences.

L'université et les coordinateurs du projet soutiennent que la recherche est strictement civile. Francisco Barranco, professeur à la tête de l'équipe de Grenade, a déclaré à Investigate Europe que le consortium était "déjà formellement engagé" avant le début du boycott académique et que la technologie, bien que potentiellement à double usage, était destinée à des applications civiles telles que l'aide humanitaire.

Technologies à double usage et industrie de défense israélienne

Les technologies à double usage, équipements pouvant servir à la fois à des fins civiles et militaires, sont au cœur de la controverse. Les interconnexions à haute vitesse de Mellanox, par exemple, sont utilisées dans les centres de données du monde entier mais ont également été fournies à Israeli Aerospace Industries, dont les drones Heron ont été déployés au-dessus de Gaza. De même, la société israélienne de semi‑conducteurs Weebit Nano, partenaire du projet italien NeAIxt, produit des puces pouvant être adaptées aux systèmes aérospatiaux et de défense.

D'autres partenaires israéliens identifiés dans l'enquête incluent le Technion, principal institut technologique d'Israël, et l'Institut de technologie de Holon. Tous deux entretiennent des liens de longue date avec le ministère de la Défense israélien et des entreprises comme Elbit Systems, grand fournisseur de drones, de bulldozers télécommandés et d'outils de cybersécurité utilisés par les Forces de défense israéliennes (FDI).

Réactions aux Pays‑Bas

Aux Pays‑Bas, l'Université de Groningen a annoncé en octobre 2025 qu'elle suspendait sa participation au projet REACT, qui implique le Technion. Cette décision faisait suite à la révélation qu'un professeur du Technion, Shahar Kvatinsky, était lieutenant‑colonel réserviste dans l'armée israélienne et avait été photographié en uniforme sur des sites à Gaza et au Liban. Deux semaines plus tard, Groningen a inversé la suspension, limitant son implication aux collaborations directes entre chercheurs tout en maintenant le consortium plus large.

L'Université de technologie d'Eindhoven, autre partenaire néerlandais, avait initialement promis de geler les liens avec le Technion mais a ensuite confirmé qu'elle poursuivrait le projet, invoquant des obligations contractuelles et la nécessité de protéger le financement de la recherche en cours.

Calculs financiers des universités européennes

Pourquoi les établissements continuent‑ils de travailler avec des partenaires liés à la défense israélienne alors que la pression publique et les directives éthiques semblent l'exiger ? La réponse réside en partie dans l'économie du financement de la recherche européenne.

Les universités européennes font face à des budgets d'État en baisse, à une diminution des inscriptions et à une concurrence accrue pour les subventions limitées d'Horizon Europe. Le Dr Gaetano Salina, physicien à l'Institut national italien de physique nucléaire, explique que "les consortiums sont devenus des clubs fermés. Une fois à l'intérieur, on accède à un flux constant de financement difficile à remplacer. Quitter un consortium peut signifier perdre non seulement le projet en cours mais aussi l'éligibilité future".

Les experts juridiques avertissent également qu'un retrait unilatéral d'un projet Horizon Europe peut entraîner d'importantes pénalités. L'Université de Gand en Belgique estime que rompre un contrat pourrait coûter "des dizaines de millions d'euros" en amendes, remboursement de subventions et perte de crédibilité. En mars 2026, l'université a réussi à sortir d'un projet avec un partenaire israélien uniquement après avoir trouvé un remplaçant et obtenu l'approbation de la majorité des membres du consortium, un processus qui a duré plusieurs mois de négociations.

À l'Université de Delft, des courriels internes obtenus grâce aux demandes de liberté d'information montrent que les administrateurs débattaient du risque de "conséquences juridiques et financières graves" s'ils ne respectaient pas les engagements existants. Un courriel avertissait que "le retrait pourrait affecter les possibilités d'obtenir des subventions futures" et nuire à la réputation des chercheurs comme partenaires fiables.

Ces pressions financières et juridiques créent un paradoxe : les universités condamnent publiquement les collaborations avec la défense israélienne tout en les maintenant discrètement pour protéger leurs revenus de recherche et éviter les ruptures contractuelles.

Envergure de la présence israélienne dans Horizon Europe

Les données de l'enquête montrent que des entités israéliennes figurent dans 793 des 19 203 projets Horizon Europe signés jusqu'en mai 2026, soit environ un projet sur 24. Parmi ceux‑ci, environ 80 % impliquent des partenaires ayant des liens directs avec le secteur de la défense israélien ou des organismes étatiques tels que le ministère de la Défense.

Dans l'ensemble de l'UE, 386 établissements d'enseignement supérieur participent à 205 projets incluant des partenaires liés à la défense israélienne. Douze projets supplémentaires impliquent des agences étatiques israéliennes, avec 128 institutions européennes participantes.

En Espagne, le projet PROACTIF de l'Université de Grenade réunit Mellanox, qui figure toujours dans la base de données de l'UE comme société israélienne malgré son rachat par Nvidia. Cette classification permet au projet de recevoir un financement Horizon dans le cadre de l'accord d'association entre l'UE et Israël.

En Italie, le conseil de surveillance de l'Université de Bologne a annoncé à l'automne 2025 qu'il suspendait les nouvelles collaborations avec des entités israéliennes à potentiel double usage. Des documents révèlent toutefois que l'université a inversé sa position en décembre 2025 après une analyse juridique concluant que le retrait violerait les obligations internationales de l'Italie et exposerait l'université à des poursuites coûteuses. Bologne reste partenaire du projet NeAIxt, qui inclut Weebit Nano, fournisseur de composants pour Elbit Systems.

Les institutions françaises ne sont pas exemptes. L'Université Paris‑Saclay participe à six projets Horizon Europe avec des partenaires israéliens, dont cinq ont démarré après le conflit de Gaza d'octobre 2023. L'un d'eux, le projet STARLight, développe des puces photoniques en silicium pouvant être utilisées pour des capteurs lidar, technologie déjà signalée comme faisant partie des systèmes de ciblage de la FDI. Le projet inclut également le groupe de défense français Thales.

En février 2026, le Conseil d'éthique de la recherche et de l'intégrité scientifique de l'université a recommandé de suspendre les partenariats avec des universités israéliennes telles que l'Université de Tel‑Aviv. Cette recommandation a été retirée après que le ministère de l'Enseignement supérieur a argumenté qu"une position politique basée sur le conflit au Moyen‑Orient ne peut justifier des sanctions académiques unilatérales".

Réactions des étudiants et des syndicats

Des militants étudiants à travers l'Europe ont organisé des manifestations, des occupations et des pétitions réclamant la rupture de tous les liens avec les entités israéliennes liées à la guerre à Gaza. À l'Université de Gand, un étudiant nommé Jarkko a déclaré à Investigate Europe : "Les textes législatifs nous donnent une base juridique pour suspendre ou se retirer si les principes éthiques ne sont pas respectés. Pourquoi attendons‑nous encore ?"

En Espagne, le Réseau universitaire pour la Palestine, coalition de professeurs des universités publiques, a averti que la poursuite de la collaboration pourrait qualifier les institutions européennes d"« partenaires peu fiables » dans les futurs consortiums de recherche. La professeure associée Maria José Lera de l'Université de Séville a affirmé : "Au final, Israël a l'argent, le projet continue, et nous sommes ceux qui perdent".

Les syndicats ont également pris la parole. La Confédération européenne des syndicats (CES) a publié une déclaration appelant la Commission européenne à renforcer les critères d'éligibilité d'Horizon Europe, arguant que "les fonds publics ne doivent pas servir à développer des technologies qui peuvent être transformées en armes de guerre".

Position de la Commission européenne

La Commission européenne maintient que chaque projet Horizon Europe est évalué individuellement pour sa conformité aux normes éthiques, aux législations nationales et aux règlements de l'UE. Un porte‑parole a déclaré à Investigate Europe : "Lors de la mise en œuvre des projets, tous les bénéficiaires doivent veiller à ce que leurs activités respectent les principes éthiques ainsi que le droit national, de l'Union et international. Malgré cela, il ne peut être exclu que les résultats puissent être développés en technologies à double usage".

La commission a également souligné que le programme Horizon comprend une clause "double usage", obligeant les participants à réaliser une évaluation des risques pour toute technologie susceptible d'être utilisée à des fins militaires. Cette clause n'interdit pas automatiquement la collaboration avec des entreprises liées à la défense ; elle impose simplement aux partenaires de surveiller et d'atténuer les risques d'utilisation détournée.

Implications plus larges pour la politique de recherche européenne

Ces constats soulèvent des questions sur la cohérence de la politique de recherche de l'UE avec son engagement déclaré en faveur des droits humains et de la paix. Si les fonds de l'UE soutiennent des projets pouvant être militarisés, les critiques affirment que l'Union finance indirectement les capacités militaires d'un État engagé dans un conflit qualifié par la Cour internationale de Justice de comportant un risque de génocide.

Les partisans de l'approche actuelle soutiennent que la collaboration scientifique doit rester à l'abri de la géopolitique. L'Association des chefs d'universités israéliennes (VERA) a réagi à l'enquête en déclarant que "exclure des partenaires de recherche ou boycotter des scientifiques en fonction de leur origine nationale constitue une violation directe de la liberté académique et des normes anti‑discrimination européennes".

Néanmoins, la tension entre liberté académique, responsabilité éthique et nécessité financière devrait s'intensifier alors que l'UE prépare son prochain cadre pluriannuel de recherche, Horizon Europe 2, prévu pour 2028. Les décideurs devront choisir s'ils resserrent la définition des partenaires "liés à la défense", introduisent des mécanismes de vérification plus stricts ou accordent aux universités une plus grande marge de manœuvre pour se retirer de collaborations controversées sans craindre de répercussions juridiques.

Perspectives

Le jugement de la Cour suprême sur l'affaire de suspension de l'Université de Grenade sera suivi de près. Une décision confirmant le droit de l'université à résilier les contrats sur la base du droit international pourrait inciter d'autres établissements à faire de même sans craindre de représailles juridiques.

Parallèlement, la Commission européenne a indiqué qu'elle réexaminera les procédures d'évaluation du double usage pour les projets Horizon Europe, bien qu'aucune réforme concrète n'ait encore été annoncée.

Pour l'instant, les 15 millions d'euros qui circulent vers des projets liés à la défense israélienne restent un sujet de discorde pour les étudiants, le personnel, les syndicats et les décideurs. L'équilibre entre sécurisation du financement de la recherche et respect des normes éthiques continue de mettre à l'épreuve la solidarité du secteur de l'enseignement supérieur européen.

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