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Vol. XV · N°258
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Monde10 septembre 2026

Les dépenses de guerre de la Russie atteignent 110 milliards d'euros au premier semestre 2026, accentuant la pression budgétaire

Selon l’économiste allemand Janis Kluge, la Russie a consacré environ 110 milliards d’euros à son conflit en Ukraine, soit une hausse de trente pour cent en un an, ce qui menace de pousser Moscou à emprunter à des taux toujours plus élevés.

Les dépenses de guerre de la Russie atteignent 110 milliards d'euros au premier semestre 2026, accentuant la pression budgétaire

Une flambée des dépenses

Janis Kluge, qui suit le budget russe pour le SWP Russian Budget Monitor, a combiné les dépenses de défense déclarées et classifiées pour obtenir un total de 10,7 trillions de roubles (environ 110 milliards d'euros) au premier semestre 2026. En comparaison, la même période en 2022, année du déclenchement de l'invasion, ne dépassait pas trois trillions de roubles. Même après ajustement pour l'inflation, le montant actuel est presque quatre fois supérieur à celui de 2022.

En proportion de l'économie, les chiffres sont frappants : la consommation de défense représente 10,5 % du PIB généré au cours de ce semestre. Au total, 57 % des recettes du budget d'État sont affectées à l'effort de guerre, ce qui signifie que plus de la moitié de chaque rouble collecté en impôts et autres revenus est détournée vers les forces armées.

Prévisions budgétaires versus réalité

La législation budgétaire officielle prévoyait une légère baisse de la part de la défense en 2026, visant environ huit pour cent du PIB. En pratique, les dépenses réelles dépassent déjà cet objectif et Kluge avertit que, si la tendance haussière se poursuit, la part de la défense pourrait dépasser neuf pour cent d'ici la fin de l'année, un record pour la Russie post‑soviétique.

Les déficits de recettes aggravent le problème. Les ventes de pétrole et de gaz naturel, longtemps le pilier du trésor russe, sont inférieures aux niveaux attendus dans le budget d'automne. Un pic des prix de l'énergie mondiale après le raid américano‑israélien contre l'Iran a offert un soulagement temporaire, mais le tableau fiscal reste sombre. Fin juillet, le déficit budgétaire s'est creusé à 2,8 % du PIB, presque le double de l'objectif annuel initial.

Financement de la guerre

Au début du conflit, Moscou s'appuyait fortement sur son Fonds de richesse nationale, une réserve souveraine constituée pendant les années de prix élevés du pétrole. Cette réserve est désormais largement épuisée, obligeant le ministère des Finances à recourir à de nouveaux emprunts. Les marchés de la dette intérieure sont devenus de plus en plus coûteux pour l'État russe, reflétant la méfiance des investisseurs et les contraintes liées aux sanctions.

Contrairement à de nombreux pays européens qui peuvent émettre des obligations en monnaies stables et attirer un large bassin d'investisseurs, la Russie fait face à un cercle plus restreint de prêteurs et à des rendements plus élevés. Le coût du service de la nouvelle dette augmente donc, ajoutant une pression supplémentaire à un cadre budgétaire déjà tendu.

Conséquences pour les ménages russes

Pour les Russes ordinaires, cette compression budgétaire se traduit par une hausse du coût de la vie et une réduction des services publics. Le gouvernement a déjà instauré des plafonds de prix sur les produits essentiels, mais les pénuries aux stations-service et les perturbations du commerce en ligne, illustrées par les attaques contre les entrepôts de sociétés comme Wildberries, érodent la confiance des consommateurs.

Les analystes soulignent que la pression budgétaire liée à la guerre pourrait contraindre le Kremlin à réduire les dépenses sociales, les ajustements de retraite ou les subventions dont dépendent de nombreux foyers. Dans un pays où les salaires réels stagnent déjà, toute nouvelle réduction du soutien d'État accentuerait les inégalités.

Répercussions européennes

L'Europe suit de près l'évolution budgétaire russe pour plusieurs raisons. D'une part, une économie russe affaiblie pourrait impacter les marchés de l'énergie, notamment pour les pays encore dépendants du pétrole et du gaz russes. Bien que l'UE ait fortement réduit ses importations depuis 2022, des flux résiduels et le risque de chocs d'approvisionnement soudains subsistent.

D'autre part, le volume d'emprunts russes pourrait se répercuter sur les marchés financiers mondiaux, influençant les rendements obligataires et les primes de risque qui affectent la dette souveraine européenne. Si Moscou est contraint de vendre des actifs à l'étranger pour lever des liquidités, cela pourrait créer de la volatilité sur des marchés déjà sous pression inflationniste post‑pandémique.

Enfin, le flux continu de fonds de guerre russes souligne la résilience de la machine de guerre du Kremlin, un fait qui façonne la planification sécuritaire et de défense de l'UE. La capacité de la Russie à soutenir des opérations à haute intensité pendant encore deux ans, comme le suggèrent les analystes ukrainiens, oblige les gouvernements européens à maintenir un soutien robuste à Kiev tout en gérant les retombées économiques à domicile.

Contre‑mesures ukrainiennes et guerre des drones

Parallèlement à la crise budgétaire, le champ de bataille évolue. Les forces ukrainiennes utilisent de plus en plus des drones longue portée pour frapper en profondeur le territoire russe. Début septembre, les Forces spéciales ukrainiennes ont revendiqué une attaque réussie contre l'usine de traitement du gaz‑condensat de Novy Urengoy, un atout clé de la région du Yamal‑Nenets, à plus de 2 800 km de la ligne de front.

L'opération, décrite par les autorités ukrainiennes comme utilisant des drones FP‑1 capables de couvrir cette distance, constitue une nouvelle étape dans la portée du conflit. Elle montre comment la technologie peut compenser les asymétries conventionnelles, permettant à une puissance plus petite de menacer des infrastructures stratégiques russes loin du front.

Le programme de drones russe a également évolué. Le Geran‑4, véhicule aérien sans pilote à propulsion à réaction, a été employé pour viser des aéronefs ukrainiens au sol. Des images récentes diffusées par les médias russes montrent un Geran‑4 frappant un MiG‑29 à la base aérienne de Vasylkiv. Bien que les autorités ukrainiennes n'aient pas vérifié indépendamment cet incident, il fait suite à une attaque similaire en juin à l'aérodrome de Voznesensk.

Des experts comme Fabian Hoffmann estiment que le Geran‑4 brouille la frontière entre drone et missile de croisière, offrant une plateforme à faible coût et à grande vitesse capable de détruire des avions stationnés. Son déploiement reflète la tentative de Moscou de compenser la perte de supériorité aérienne par des armes moins coûteuses et jetables.

Développements sur le front autour de Lyman

Sur le terrain, les forces ukrainiennes ont réalisé des gains progressifs près de la ville de Lyman, dans la région de Donetsk. Au cours des quatre derniers mois, elles ont repris environ 200 km², éliminant un saillant russe qui menaçait d'encercler Sloviansk. Les chaînes russes, habituellement réticentes à admettre des revers, ont commencé à reconnaître une « défaite tactique » dans ce secteur, notant que des unités se sont retirées de positions avancées sans être encerclées.

L'avis, publié sur le canal Paratrooper's Diary, a également souligné que le territoire reconquis reste contesté, avec une « zone grise » de contrôle. Cette reconnaissance indique un changement dans la stratégie d'information russe, tout en rappelant la nature fluide des lignes de front, où les gains sont souvent temporaires et sujets à des contre‑offensives.

Pertes d'équipement des deux côtés

Les données compilées par le projet open‑source Oryx, qui suit les pertes à l'aide de preuves photographiques, montrent qu'au 7 septembre la Russie avait perdu 24 066 pièces d'équipement lourd depuis le début de la guerre. Parmi elles, 19 034 ont été détruites par les forces ukrainiennes, 1 000 endommagées, 1 194 abandonnées et 2 838 capturées. Les chars représentent une part importante, avec 4 446 pertes, dont 3 351 détruites en combat.

Les pertes ukrainiennes sont également substantielles : 12 097 pièces d'équipement ont été enregistrées, dont 1 462 chars, dont 1 120 détruits. L'asymétrie reflète à la fois l'ampleur de l'arsenal russe et l'intensité des contre‑offensives ukrainiennes.

Ce que ces chiffres signifient pour la trajectoire du conflit

Si les données budgétaires suggèrent que la Russie peut soutenir son effort de guerre pendant encore deux ans, les analystes avertissent que cette endurance n'est pas illimitée. La combinaison d'une base fiscale qui se rétrécit, de coûts d'émission de dette élevés et de la nécessité de remplacer le matériel perdu crée un cercle vicieux qui pourrait accélérer l'inflation et détériorer le niveau de vie.

Pour les décideurs européens, le principal enseignement est que l'économie russe, bien que sous tension, reste capable de financer des opérations à haute intensité à moyen terme. Cette réalité renforce l'importance de maintenir des sanctions économiques ciblant les flux de revenus, ainsi que les efforts diplomatiques visant à isoler la Russie du système financier international.

Perspectives syndicales et implications pour le travail

Du point de vue du travail, la compression budgétaire russe pourrait déclencher une vague de stagnation salariale et d'insécurité de l'emploi. Avec plus de la moitié des recettes d'État affectées à la défense, les fonds destinés aux services publics, à la santé et à l'éducation sont comprimés. Les syndicats russes ont déjà alerté sur une pénurie croissante de main‑d'œuvre et un secteur bancaire en détérioration, facteurs qui pourraient pousser vers l'emploi informel et réduire les protections des travailleurs.

Dans l'UE, le débordement fiscal du conflit pourrait influencer les débats sur les dépenses de défense. Les pays qui se sont engagés à porter leurs budgets de défense à 2 % du PIB doivent relever le défi de financer ces engagements sans compromettre les programmes sociaux. L'exemple russe, où la défense absorbe une part à deux chiffres du PIB, sert d'avertissement sur les compromis entre sécurité et bien‑être social.

En perspective

Alors que la guerre entre dans sa cinquième année, le calcul financier restera un champ de bataille central. Si les coûts d'emprunt de la Russie continuent d'augmenter, le Kremlin pourrait être contraint de re‑prioriser ses dépenses, éventuellement en limitant les opérations offensives ou en recherchant de nouvelles sources de revenus, comme une extraction intensifiée des ressources naturelles dans l'Arctique.

Pour l'Ukraine, le développement de capacités de drones longue portée offre un levier stratégique pour exercer une pression sur les actifs économiques russes loin du front. Les partenaires européens surveilleront de près ces innovations, évaluant les bénéfices de fournir une telle technologie contre le risque d'escalade.

En attendant, les Russes ordinaires ressentiront le poids d'un budget de guerre qui laisse peu de place à l'investissement public. Les prochains mois révéleront si la pression budgétaire se traduira par des coupes visibles dans les dépenses sociales, ou si l'État trouvera d'autres moyens d'extraire des ressources d'une économie déjà épuisée.

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