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Culture09 septembre 2026

Les pêcheurs artisanaux perdent face aux flottes détentrices d'entreprises qui dominent les captures de l'UE

Dans les villages côtiers, les petites embarcations représentent 76 % de la flotte active mais ne fournissent que 7 % des prises, tandis que les grands navires corporatifs capturent 93 % du poisson.

Les pêcheurs artisanaux perdent face aux flottes détentrices d'entreprises qui dominent les captures de l'UE

José Correia, d'Angeiras, petit village de pêcheurs sur la côte nord du Portugal, voit son fils envisager un avenir loin de la mer. Le travail qui a soutenu des générations devient aujourd'hui physiquement exigeant, mal payé et de plus en plus marginalisé. Dans sa communauté, seuls cinq ou six jeunes possèdent encore un bateau.

Un phénomène continentaux

Ce récit local reflète une mutation à l'échelle du continent. Selon l'observatoire environnemental Seas At Risk, les petites embarcations représentent environ 76 % de la flotte active de l'Union européenne et emploient près de la moitié des travailleurs du secteur, mais elles ne livrent que 7 % du total des captures en poids. Les 93 % restants sont prélevés par un nombre relativement restreint de grands navires, souvent la propriété de multinationales.

Concentration corporative et pression sur les captures artisanales

Les données de la Commission européenne montrent que cinq groupes néerlandais contrôlent aujourd'hui près de 16 % de la flotte de l'UE lorsqu'elle est mesurée en tonnes. Leur domination se fait sentir surtout en Méditerranée, dans la mer Baltique et la mer Noire, où la valeur des captures artisanales a chuté respectivement de 30 %, 36 % et 50 % entre 2018 et 2022.

Brian O'Riordan, conseiller politique chez Low Impact Fishers of Europe (LIFE), décrit le secteur comme étant à un "croisement". La surpêche, les changements climatiques affectant température et salinité de l'eau, ainsi que la pollution, ont déjà réduit les stocks de poisson. En outre, les petits opérateurs peinent à obtenir des quotas, à accéder aux marchés et à influencer les décisions politiques.

Les quotas, limites légales du nombre d'individus d'une espèce pouvant être prélevés, ont été créés pour protéger les ressources marines, mais ils sont devenus une marchandise échangeable. Les grandes entreprises aux poches plus profondes achètent les droits aux pêcheurs en difficulté, laissant souvent les communautés côtières démunies. "Certains ports du nord du Danemark ont perdu leurs communautés de pêcheurs lorsque les habitants ont vendu leurs quotas et sont partis", explique Bruno Nicostrate, responsable principal des politiques de pêche chez Seas At Risk. "Ils peuvent le faire pour changer de métier, réaliser un profit ou simplement prendre leur retraite, mais le résultat est le même : une perte de connaissances locales et de culture."

Conséquences sur les moyens de subsistance et l'environnement

Pour les pêcheurs artisanaux restants, le quotidien devient de plus en plus précaire. En Algarve, le pêcheur portugais Jorge Fernandes prépare ses filets pour une nouvelle journée en mer et déplore que "les gros acteurs achètent à n'importe quel prix. Tout dépend d'eux". Il n'est pas seul ; de nombreux pêcheurs à petite échelle acceptent des revenus plus faibles simplement pour maintenir une tradition familiale.

En Galice, en Espagne, le déclin se voit dans le secteur de la pêche à la coquille, historiquement dominé par les femmes. Sandra Menéndez, porte-parole de l'association Mulleres Salgadas, raconte que beaucoup de femmes se sentent "abandonnées" alors que les politiques favorisent les grandes entreprises d'aquaculture. La perte du marisqueo érode non seulement l'identité culturelle, mais supprime aussi une source de protéines à faible impact pour les marchés locaux.

D'un point de vue écologique, les petites embarcations sont plus douces pour les écosystèmes marins. Elles consomment moins de carburant, génèrent moins de prises accessoires et produisent moins de rejets. En revanche, les super-trawlers balaient d'immenses surfaces d'eau, épuisant les stocks et perturbant les habitats. "Les supertrawlers n'ont pas leur place dans une pêche durable. Ils ne devraient pas exister", affirme Nicostrate.

Le changement climatique accentue ces pressions. Des eaux plus chaudes et des variations de salinité, liées à des précipitations intenses, modifient les routes migratoires des poissons et réduisent la prévisibilité des captures. Les petits opérateurs, dépourvus de capitaux pour investir dans de nouveaux engins ou pour s'aventurer plus loin au large, sont les plus touchés.

Des consommateurs dans l'ombre

Lorsque les consommateurs achètent un paquet de cabillaud ou un filet de merlu, la législation de l'UE oblige le détaillant à indiquer l'espèce, la région de capture et le type d'engin utilisé. Ce que l'étiquette ne révèle pas, c'est si le poisson provient d'un modeste bateau familial ou d'un super-trawler d'entreprise. Contrairement aux cartons d'œufs qui affichent "plein air" ou "sans cage", les étiquettes de poisson n'apportent aucune indication sur l'échelle de l'opération.

Intermarché, grand distributeur français, illustre cette opacité. La chaîne possède la flotte de pêche Scapêche, qui peut se permettre de vendre du poisson à faible marge, voire à perte, car elle récupère le profit plus loin dans la chaîne d'approvisionnement. BLOOM, ONG qui milite pour la santé des océans et les droits des pêcheurs artisanaux, avertit que de tels arrangements permettent aux grands distributeurs de sous-coter les pêcheurs indépendants tout en restant invisibles pour le consommateur.

Sans information claire, les ménages européens ne peuvent pas faire de choix éclairés sur l'empreinte sociale et environnementale des produits de la mer qu'ils achètent. Ce manque de transparence renforce le pouvoir de marché de quelques entreprises et accentue la marginalisation des pêcheurs à petite échelle.

Débat politique et pistes de solution

La Commission européenne est consciente de ce déséquilibre. Des propositions récentes visent à renforcer les règles sur les transferts de quotas, en limitant la quantité pouvant être vendue à des entités non-pêcheurs. Certains États membres, comme le Portugal et l'Espagne, imposent déjà des plafonds plus stricts, mais l'application reste inégale.

Les syndicats et les coopératives de pêcheurs réclament une "réserve de quotas" réservée exclusivement aux opérateurs artisanaux, afin de garantir un socle de droits de pêche. D'autres appellent à un label "commerce équitable" pour les produits de la mer, similaire à ceux du café ou du chocolat, qui certifierait que le produit provient d'une petite exploitation durable.

Les critiques d'une régulation plus stricte avertissent que des restrictions excessives pourraient pousser les petits pêcheurs hors du marché, surtout s'ils ne peuvent pas concurrencer sur le prix. Ils suggèrent que des subventions pour moderniser les bateaux, des investissements dans les infrastructures de chaîne du froid et des plateformes de vente directe (comme les boîtes de poisson livrées aux foyers) pourraient aider à rétablir l'équité.

Quel que soit le chemin choisi, le défi majeur reste de concilier l'ambition de l'UE pour des pêcheries durables avec la réalité sociale des communautés côtières qui dépendent de la mer depuis des siècles. Comme le souligne O'Riordan, le secteur est "à un point critique", et les décisions prises à Bruxelles détermineront si les pêcheurs artisanaux survivent ou deviennent une simple note de bas de page dans l'histoire maritime.

Pour les consommateurs, le message est clair : la prochaine fois que vous choisissez un morceau de poisson, demandez au détaillant d'où provient la capture. La transparence pourrait devenir un levier de changement, incitant les supermarchés à s'approvisionner auprès de petites embarcations respectueuses de l'environnement et redonnant la parole aux pêcheurs dont les moyens de subsistance sont aujourd'hui engloutis par les flottes corporatives.

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