Les universités européennes sous pression juridique alors que le lobby israélien veut bloquer les boycotts académiques
L'Université de Gand se retire de cinq projets Horizon Europe impliquant des institutions israéliennes, déclenchant une campagne juridique orchestrée par le cabinet Kesher et l'association VERA.

L'Université de Gand, en Belgique, a annoncé son retrait officiel de cinq projets Horizon Europe qui incluent des institutions de recherche israéliennes, invoquant sa propre politique relative aux droits humains et la guerre en cours à Gaza. Cette décision constitue l'un des rares exemples où une université européenne a quitté le programme de recherche de l'UE de 95 milliards d'euros pour des raisons éthiques.
Une lettre juridique de 14 pages
Le retrait fait suite à une lettre juridique de 14 pages datée du 12 novembre 2024, rédigée par le cabinet bruxellois Kesher, qui représente l'Université de Tel‑Aviv et l'Institut Weizmann des Sciences. Dans cette missive, le fondateur de Kesher, Yohan Benizri, soutenait qu'il n'existe "aucun fondement pour exclure les institutions de recherche israéliennes sur la base de l'éthique de l'action financée ou… des principes des droits humains". La correspondance, obtenue par Investigate Europe, était une réponse directe à la tentative de Gand de bloquer les partenaires israéliens dans les projets Horizon.
Comment la campagne est organisée
Des journalistes d'investigation d'Investigate Europe et de Reporters United ont identifié un réseau coordonné reliant des dirigeants universitaires israéliens, un cabinet juridique spécialisé et une association de lobbying nommée VERA, l'Association des chefs d'université israéliens. VERA, dont les membres sont les présidents et recteurs des neuf principales universités de recherche d'Israël, se présente comme le principal défenseur de l'académie israélienne contre ce qu'elle qualifie de "boycott académique" menaçant la coopération scientifique.
Les documents révélés par l'enquête montrent que VERA a dépensé environ 687 000 € (800 000 $) en services juridiques au cours des deux dernières années. Son groupe de travail anti‑boycott, présidé par Emmanuel Nahshon, affirme que la participation à Horizon Europe fournit non seulement des financements essentiels, mais permet aussi aux scientifiques israéliens d'influencer le programme de recherche européen.
Dans un tableau intitulé "VERA State of Affairs" trouvé sur le site de l'association, Kesher recense 27 universités dans neuf États membres de l'UE qu'il a contactées au sujet d'incidents liés au boycott. Les actions du cabinet vont de l'envoi de lettres juridiques formelles à la coordination avec des avocats locaux et le lobbying auprès des autorités nationales pour intervenir au nom des partenaires israéliens.
Tactiques juridiques et construction du récit
Le "rapport intérimaire" interne de Kesher, daté de janvier 2025, décrit une stratégie qui considère les décisions universitaires de rompre les liens comme des attaques coordonnées. Le rapport note que les universités encadrent de plus en plus leurs actions en termes de droit international et de normes éthiques, ce que le cabinet interprète comme une tentative de prévenir les arguments de discrimination.
Pour contrer cela, les conseillers juridiques de VERA ont rédigé une "contre‑narrative robuste" présentant les boycotts comme des violations de la liberté académique et des normes anti‑discrimination de l'UE. Cette narrative est soutenue par une série de rapports de suivi des réseaux sociaux stockés dans un dossier Google Drive public, qui recense les déclarations critiques et les campagnes contre les institutions israéliennes.
Une membre de VERA, Netta Barak‑Corren de l'Université hébraïque, a résumé l'approche lors d'une interview en 2024 : "Les champs de bataille du huitième front d'Israël s'étendent des couloirs et cours universitaires aux commissions de régulation et aux tribunaux chargés d'appliquer ces lois. Les soldats dont nous avons besoin pour ce combat sont des avocats."
Soutien étatique à l'effort anti‑boycott
Des comptes‑rendus d'une réunion du gouvernement israélien en janvier 2024 montrent que le Conseil de l'enseignement supérieur prévoit d'allouer six millions de shekels (1,7 million d'euros) en 2026 à un nouveau bureau dédié à la lutte contre le boycott académique. La déclaration du conseil décrit l'initiative comme un passage d'une "politique réactive à une conduite offensive et proactive", en mettant l'accent sur l'"arène de l'Europe occidentale".
Si l'ambassade d'Israël en France a nié toute communication directe avec Kesher ou VERA concernant une motion à la Sorbonne, elle a confirmé que son personnel diplomatique est "activement engagé dans des initiatives visant à prévenir les boycotts académiques en Europe et ailleurs".
Réactions des universités européennes
Au‑delà de Gand, plusieurs établissements ont subi des pressions. L'Université de Grenade, en Espagne, est impliquée dans un litige juridique avec le groupe de lobbying pro‑Israël ACOM, qui affirme que la suspension des liens avec les partenaires israéliens constitue une discrimination. Le dossier a déjà produit des décisions contradictoires dans les juridictions inférieures et attend maintenant un arrêt de la Cour suprême qui pourrait créer un précédent pour les futures collaborations académiques.
En France, la Sorbonne historique a connu plusieurs motions visant à mettre fin aux partenariats avec des universités israéliennes. Des documents internes obtenus par Investigate Europe indiquent que Kesher aurait invoqué une coopération étroite avec l'ambassadeur d'Israël en France, Joshua Zarka, ainsi que le soutien de personnalités politiques françaises pour faire échouer les propositions. La Sorbonne, toutefois, affirme n'avoir subi aucune influence extérieure et aucune communication avec Kesher ou l'ambassade israélienne.
En Belgique, le Comité de politique des droits humains et de recherche à double usage de Gand a recommandé de mettre fin à toutes les collaborations avec les "partenaires israéliens problématiques" après l'escalade du conflit à Gaza. Le porte‑parole de l'université a réaffirmé son "engagement total à appliquer sa politique sur les collaborations institutionnelles avec Israël sans aucune exception".
Cadre juridique de l'UE et débat politique
La position de la Commission européenne repose sur l'Accord d'association Horizon Europe signé avec Israël en 2021, qui place les entités israéliennes sur un pied d'égalité avec les membres de l'UE pour le financement de la recherche. La Commission a rappelé à plusieurs reprises que mettre fin à la participation uniquement sur la base de la nationalité violerait les règles anti‑discrimination de l'UE.
L'ancienne commissaire à la recherche, Iliana Ivanova, a écrit à VERA en juillet 2024, déclarant que "la résiliation uniquement sur la base de la nationalité serait inappropriée et constituerait une discrimination prohibée par l'Accord d'association". Sa successeure, Ekaterina Zaharieva, a réitéré fin 2025 que les actions de l'État israélien ne peuvent pas être automatiquement attribuées aux institutions de recherche israéliennes participant à Horizon Europe.
Des critiques, dont le professeur Yiorgos Vassalos de l'Université libre de Bruxelles, soutiennent que la Commission utilise des "excuses légalistes" pour éviter de confronter les preuves de violations des droits humains. Vassalos rappelle que l'UE a suspendu tous les paiements de 29 projets de recherche russes début 2022 après l'invasion de l'Ukraine, décision prise à la majorité qualifiée. En revanche, suspendre la participation israélienne nécessiterait l'unanimité des États membres, un obstacle qui a jusqu'ici empêché toute action décisive.
En juillet 2025, la Commission a proposé de limiter la participation d'Israël à certains programmes Horizon liés au Conseil européen de l'innovation, mais la proposition s'est enlisé au Conseil faute de consensus. Un mémo fuité de 2017 révélait que le service juridique de la Commission avait estimé disposer de l'autorité pour geler la participation israélienne sans vote formel, point que la Commission minimise aujourd'hui.
Implications pour la recherche européenne et les travailleurs
Le débat soulève des questions plus larges sur l'équilibre entre liberté académique, responsabilité éthique et intérêts commerciaux du secteur de la recherche. Horizon Europe finance des milliers de projets impliquant universités, entreprises privées et instituts publics à travers le continent. Rompre les liens avec les partenaires israéliens pourrait affecter le flux de 95 milliards d'euros de financement, remodelant potentiellement les réseaux collaboratifs dans des domaines tels que l'intelligence artificielle, la cybersécurité et le génie biomédical.
Les syndicats représentant le personnel de recherche ont exprimé leurs inquiétudes face à la pression exercée sur les universités pour maintenir des partenariats pouvant être liés à la recherche de défense. La Confédération européenne des syndicats (CES) a demandé une évaluation transparente des implications éthiques des projets Horizon, exhortant la Commission à appliquer l'article 14 du contrat de subvention Horizon Europe, qui impose le respect des normes éthiques les plus élevées.
Pour les étudiants, la question soulève également des interrogations sur les programmes de mobilité comme Erasmus+, qui facilitent les échanges entre institutions de l'UE et d'Israël. Bien que la Commission affirme que chaque cas est examiné individuellement, l'absence de politique claire pourrait créer de l'incertitude pour des milliers d'étudiants souhaitant étudier à l'étranger.
Avenir d'Horizon Europe et prochaine période de financement
Les négociations pour le prochain cadre Horizon Europe (2028‑2034) sont en cours. Certains députés européens, notamment Lina Galvez du groupe Socialistes & Démocrates, plaident pour une clause éthique renforcée permettant à l'UE d'exclure dès le départ les partenaires liés à des violations du droit international.
Emmanuel Nahshon de VERA a averti que "le vrai danger, c'est le prochain Horizon", suggérant que sans un changement de politique décisif, les institutions israéliennes pourraient continuer à participer aux futurs programmes. Le résultat des débats en cours influencera non seulement le paysage scientifique, mais aussi le discours plus large sur la façon dont l'Europe concilie son engagement en faveur des droits humains avec ses intérêts stratégiques en recherche.
Conclusion
L'enquête révèle une campagne sophistiquée mêlant expertise juridique, action diplomatique et gestion du récit pour protéger la participation académique israélienne aux projets de recherche de l'UE. Si des universités comme Gand s'opposent sur des bases éthiques, l'absence d'une réponse unifiée de l'UE laisse la question en suspens, obligeant chercheurs, étudiants et personnels à naviguer dans un environnement de recherche de plus en plus politisé.

