Les vagues de chaleur font davantage de victimes féminines en Europe, une étude relie l'écart de genre au logement et aux charges de soins
Un rapport de l'IDRA montre que les femmes meurent 56 % plus souvent que les hommes pendant les canicules, en raison de facteurs sociaux comme le logement et le travail domestique non rémunéré.
L'IDRA, institut de recherche urbaine basé à Barcelone, a publié un rapport qui attribue l'excès de décès liés à la chaleur chez les femmes à des facteurs sociaux plutôt qu'à des différences physiologiques. L'analyse, qui a examiné les données de mortalité de l'été 2022, révèle que les femmes sont décédées 56 % plus souvent que les hommes après ajustement de l'espérance de vie.
Le parc immobilier et la chaleur urbaine
Dans de nombreuses villes européennes, les immeubles d'appartements construits entre les années 1950 et 1980 manquent d'isolation et de ventilation adéquates. À Barcelone, ces logements sont occupés de façon disproportionnée par des femmes âgées, selon l'étude de l'IDRA. "Si votre bâtiment ne peut pas évacuer la chaleur accumulée pendant la journée, vous êtes pratiquement dans un four", explique la professeure Ronita Bardhan, spécialiste de l'environnement et de la santé à l'Université de Cambridge.
Même lorsque des climatiseurs sont présents, la chaleur peut persister dans les appartements mal isolés, les transformant en pièges mortels lors de canicules prolongées. Le problème s'aggrave dans les quartiers densément peuplés où les espaces verts sont rares. Une analyse de février sur la répartition de l'ombre urbaine a montré que les quartiers à faibles revenus et les zones périphériques disposent de beaucoup moins de rues bordées d'arbres et de trottoirs ombragés que les zones aisées.
Le travail domestique non rémunéré amplifie l'exposition
L'exposition accrue des femmes à la chaleur intérieure est également liée à la répartition inégale des responsabilités domestiques. Bardhan souligne que les femmes continuent d'assumer la majeure partie des soins aux enfants, aux personnes âgées et des tâches ménagères, ce qui les oblige à rester davantage à la maison pendant les heures les plus chaudes. "Les femmes sont souvent les amortisseurs de choc de la famille", déclare-t-elle, décrivant comment elles privilégient le confort des proches au détriment du leur.
Cette dynamique peut transformer un simple thermostat en un lieu de déséquilibre de pouvoir. Cristina Ramos, codirectrice d'Ecoserveis, entreprise impliquée dans le projet européen Cooltorise, raconte des cas où les partenaires masculins gardent la télécommande du climatiseur, laissant les femmes piégées dans des pièces étouffantes. "C'est une autre forme de violence de genre", affirme Ramos.
Le contrôle financier renforce parfois le même schéma. Ramos ajoute que les hommes accusent parfois les femmes de trop dépenser pour les mesures de rafraîchissement, rideaux, stores ou ventilateurs, parce que ce sont elles qui surveillent les températures intérieures pendant que les hommes sont au travail.
Des lacunes de données freinent la réponse politique
Les statistiques précises sur la précarité énergétique estivale sont rares. Le chiffre le plus récent d'Eurostat, datant de 2012, estime que 19 % des ménages européens ne pouvaient pas garder leurs logements frais pendant les mois chauds. Interrogé par TEC sur la mise à jour de ces données à la lumière des pics de température liés au climat, Eurostat a confirmé qu'aucune nouvelle enquête n'est prévue, même si les chiffres de précarité énergétique hivernale ont été actualisés en février.
Ce manque d'informations à jour rend difficile le ciblage des interventions là où elles sont le plus nécessaires. Bardhan soutient que concevoir des solutions pour le "citoyen moyen" rend invisibles les sous‑groupes vulnérables. "Nous avons besoin de plus de représentation dans nos données pour identifier les différentes sous‑populations à risque et concevoir des mesures de protection thermique qui répondent à leurs besoins spécifiques", précise‑t‑elle.
Implications pour la politique européenne
Ces conclusions arrivent alors que la Commission européenne fait avancer le projet Cooltorise, qui vise à développer des stratégies de rafraîchissement communautaires et à sensibiliser aux impacts genrés de la chaleur. Si les décideurs ignorent les dimensions sociales soulignées par l'IDRA, ils risquent de perpétuer un cycle où les femmes, en particulier celles vivant dans des logements à faibles revenus, supportent le poids de la mortalité liée au climat.
Des représentants syndicaux à travers le continent réclament des normes de code du bâtiment plus strictes, imposant la rénovation des blocs anciens avec isolation et systèmes de ventilation. Ils demandent également que les programmes de logement social intègrent des solutions de rafraîchissement et que des fonds publics soient réservés à des subventions pour les ménages qui ne peuvent pas se permettre l'électricité nécessaire à la climatisation.
Les groupes industriels, quant à eux, avertissent qu'une rénovation rapide pourrait mettre à rude épreuve les approvisionnements énergétiques déjà tendus et augmenter les coûts pour les consommateurs. Ils soutiennent que des incitations basées sur le marché, comme des crédits d'impôt pour les améliorations énergétiques, constituent une voie plus durable.
Ce qui ressort clairement du rapport de l'IDRA, c'est que les vagues de chaleur ne sont pas seulement un phénomène météorologique ; elles sont avant tout sociales. En montrant comment le genre, le revenu et le logement s'entrecroisent, l'étude fournit une feuille de route aux villes européennes pour protéger les résidents les plus vulnérables alors que le changement climatique rend la chaleur extrême une caractéristique permanente du futur du continent.
