Dix millions de travailleurs de l'UE vivent à l'étranger, la Roumanie en tête du flux vers l'Allemagne
Une étude de la Commission européenne révèle que 10 millions de citoyens actifs de l'UE travaillent dans un autre État membre, la Roumanie fournissant la majorité des migrants vers l'Allemagne.
Selon une étude de la Commission européenne sur la mobilité du travail, 10 millions de citoyens de l'UE en âge de travailler vivaient et travaillaient dans un État membre autre que le leur en 2024. Ce chiffre représente une part modeste de la population active de 262 millions de l'Union, mais il met en lumière un schéma persistant de jeunes travailleurs techniquement formés qui migrent des économies de l'Est plus pauvres vers les marchés occidentaux plus riches.
La Roumanie fournit la majeure partie des migrants
Un migrant sur quatre, soit environ 2,5 million de personnes, provient de Roumanie, ce qui en fait le premier exportateur de main‑d'œuvre de l'Union. La Pologne représente 11 pour cent et l'Italie 10 pour cent du total, le reste étant réparti entre les autres États membres. L'Allemagne reste la destination principale, attirant plus de trois millions de nouveaux arrivants, suivie de l'Autriche, des Pays‑Bas‑Pays et de la Suède.
Le profil type correspond à l'exemple fictif de Mihai, 25 ans, Roumain, qui, après une formation professionnelle, voit peu de perspectives chez lui et accepte un emploi dans la construction en Bavière. En réalité, plus de la moitié des migrants de l'UE ont entre 20 et 34 ans, possèdent des qualifications de niveau moyen et travaillent dans la construction, l'hébergement, la restauration et le transport.
Facteurs économiques et réseaux sociaux
Wouter Zwysen, chercheur senior à l'Institut européen des syndicats, explique que le principal moteur est l'écart salarial pour les travailleurs techniques. "Pour les plus hautement éduqués, il y a toujours eu plus d'opportunités dans leur pays d'origine, tandis que pour les travailleurs techniques, la différence de salaire au sein de l'UE était très importante", a‑t‑il déclaré au Guardian. Il ajoute que les contacts personnels jouent un rôle : "Les gens ont tendance à se déplacer là où leurs connaissances se sont installées, même si la tendance s'inverse légèrement aujourd'hui, parce que les revenus convergent et les écarts salariaux se réduisent."
Malgré cette convergence, les disparités restent marquées. Un ouvrier du bâtiment en Bavière peut gagner jusqu'à trois fois le salaire d'un homologue à Bucarest, tandis que les cotisations sociales et les régimes fiscaux diffèrent encore fortement d'un pays à l'autre.
Obstacles qui limitent la mobilité
Comparée aux États‑Unis, où la migration interne représente une part beaucoup plus importante de la main‑d'œuvre, la donnée de l'UE paraît modeste. Zwysen pointe les obstacles culturels et linguistiques, ainsi que les formalités bureaucratiques liées aux systèmes de sécurité sociale nationaux et à la reconnaissance des qualifications professionnelles. "Ces éléments rendent la mobilité interne de l'UE presque comparable à la migration internationale", affirme‑t‑il.
Pour de nombreux migrants, les difficultés ne s'arrêtent pas à la frontière. Les travailleurs des pays d'Europe centrale, orientale et baltes occupent souvent des emplois moins bien payés et de statut inférieur à ceux des salariés locaux. Une analyse de l'ETUI co‑écrite par Zwysen montre que ces migrants "subissent encore des désavantages sur le marché du travail, travaillant souvent à des postes de moindre qualité ou pour des salaires inférieurs à ceux des locaux". Le fossé est le plus visible dans les secteurs requérant des compétences manuelles, où les employeurs proposent des contrats avec moins d'avantages et de perspectives d'avancement.
Taux d'emploi selon le niveau d'éducation et l'origine
Les données de la Commission révèlent un paradoxe : les migrants peu qualifiés sont plus susceptibles d'être employés que les travailleurs natifs du même groupe d'âge. En Norvège, par exemple, 80 pour cent des migrants de l'UE peu éduqués travaillent, contre 62 pour cent des Norvégiens. Zwysen suggère que la volonté d'accepter des postes moins prestigieux explique cette différence.
À l'inverse, les migrants hautement qualifiés, titulaires de diplômes universitaires, affichent des taux d'emploi légèrement inférieurs à ceux de leurs homologues du pays d'accueil. L'écart, bien que modeste, est constant, indiquant que même les professionnels très qualifiés peuvent rencontrer des obstacles tels que la reconnaissance des diplômes ou les exigences linguistiques.
La géographie joue également un rôle. Les travailleurs des pays d'Europe occidentale et nordique peinent davantage à trouver un emploi, mais lorsqu'ils le font, ils occupent souvent des postes de statut supérieur. En revanche, les migrants d'Europe centrale, orientale et balte trouvent rapidement du travail, mais sont surreprésentés dans les fonctions "de statut inférieur". Le rapport de l'ETUI lie cela à des motivations différentes : les migrants occidentaux cherchent davantage l'avancement professionnel, tandis que les migrants de l'Est partent souvent par nécessité économique ou pour des raisons familiales.
Enjeux pour la politique européenne et les travailleurs
L'ampleur de la migration interne soulève des questions sur la capacité de l'UE à garantir un traitement équitable aux travailleurs mobiles. Les syndicats estiment que les écarts de salaires et de conditions de travail sapent le principe d'un marché du travail européen unique. Ils réclament une meilleure coordination des systèmes de sécurité sociale et une procédure simplifiée de reconnaissance des qualifications professionnelles.
Les États membres, quant à eux, doivent trouver un équilibre. Les pays d'accueil bénéficient d'un approvisionnement constant en main‑d'œuvre bon marché, ce qui maintient la compétitivité des secteurs de la construction et des services, mais ils supportent aussi les coûts d'intégration, la pression sur le logement et le risque de compression salariale pour les travailleurs peu qualifiés. Les pays d'origine perdent une partie de leur jeune population qualifiée, ce qui peut accentuer les défis démographiques et freiner la croissance intérieure.
Parmi les propositions en discussion figurent l'élargissement du mandat de l'Autorité européenne du travail, l'instauration de normes communautaires pour la reconnaissance des compétences et l'amélioration de la portabilité des prestations de sécurité sociale. Ces mesures pourraient alléger le fardeau administratif des migrants et contribuer à rétablir l'équité entre locaux et nouveaux arrivés.
Pour des travailleurs comme le fictif Mihai, la décision de partir reste un compromis entre des revenus plus élevés et le risque d'un emploi précaire. Alors que les salaires en Europe de l'Est augmentent lentement et que le télétravail se généralise, l'incitation à franchir les frontières pourrait diminuer, mais les déséquilibres structurels qui alimentent le flux actuel ne disparaîtront pas du jour au lendemain.
En attendant, les 10 millions de migrants de l'UE constituent un laboratoire vivant pour l'ambition de l'Union d'un véritable marché du travail intégré. La manière dont l'Europe gère leurs droits, leurs salaires et leur protection sociale façonnera non seulement la vie de ceux qui traversent les frontières, mais aussi le débat plus large sur l'équité et la cohésion au sein du marché unique.
