L'esprit impérial russe persiste : comment des siècles d'expansion façonnent le Kremlin d'aujourd'hui
Le géographe politique Michael Romancov montre que la logique impériale du XVIᵉ siècle continue d’influencer la politique russe, de l’Ukraine à l’Arctique.

Michael Romancov, géographe politique à l'Université Charles de Prague, a déclaré à Deník N que l'État russe n'a jamais abandonné la logique impériale apparue au milieu du XVIᵉ siècle. Les mêmes idées qui ont justifié la conquête de Kazan et de la Sibérie sous-tendent aujourd'hui l'approche du Kremlin envers l'Ukraine, l'Arctique et ses relations avec l'Occident.
De la principauté de Moscou à la puissance continentale
Selon Romancov, le terme « Empire russe » n'est apparu officiellement qu'en 1721, après la victoire de Pierre le Grand sur la Suède, mais le processus d'expansion impériale a commencé bien avant. Dans les années 1550, Moscou a saisi les khanats de Kazan et d'Astrakhan, vestiges de la Horde d'or qui dominaient la steppe. La conquête de ces États tatares a marqué le passage d'un État muscovite qui se contentait de rassembler les terres rus' à un véritable projet de colonisation de nouveaux territoires.
La période antérieure sous Ivan III et Ivan IV (le Terrible) visait à consolider un noyau autour de Moscou, à éliminer des rivaux comme Novgorod et à établir un centre politique unifié. Une fois ce noyau sécurisé, l'État s'est tourné vers l'extérieur, convaincu qu'une vaste masse terrestre était indispensable à la sécurité dans un voisinage hostile.
Pourquoi la taille était à la fois un atout et un fardeau
Romancov souligne un paradoxe qui hante la Russie depuis des siècles. L'immensité de l'empire lui a donné accès à des ressources précieuses, d'abord les fourrures de Sibérie, puis le pétrole et le gaz, mais elle a aussi créé un cauchemar administratif. Gouverner une superficie qui croissait en moyenne de 110 km² par jour entre 1552 et 1914 nécessitait une bureaucratie incapable de suivre les distances gigantesques.
Pour compenser, les souverains russes ont recruté des experts étrangers, surtout d'Europe de l'Ouest, afin d'importer le savoir sur la poudre à canon, l'artillerie et plus tard la construction ferroviaire. Pourtant, l'empire a souffert de faibles taux d'alphabétisation et d'une pénurie de fonctionnaires qualifiés, un problème qui a perduré sous l'URSS et se manifeste encore aujourd'hui dans les disparités régionales.
Religion comme justification de la conquête
Romancov relie le projet impérial russe à l'idée de Moscou comme « Troisième Rome ». Après la chute de Constantinople en 1453, les clercs et dirigeants russes ont affirmé que la foi orthodoxe avait besoin d'un nouveau centre, et Moscou s'est positionnée comme ce phare. Cette auto‑image religieuse a donné une apparence morale à l'annexion de territoires à population musulmane comme Kazan, où les mosquées ont été transformées en cathédrales orthodoxes, en renversement symbolique de la prise ottomane de Sainte‑Sophie.
Il note que ce schéma rappelle les conquêtes espagnoles et portugaises en Amérique, où la diffusion du christianisme servait à légitimer la saisie des terres indigènes. Dans les deux cas, les conquérants se présentaient comme des agents civilisateurs, masquant la violence et les déplacements qui accompagnaient l'expansion.
Des fourrures sibériennes aux hydrocarbures arctiques
L'économie russe primitive reposait largement sur le commerce des fourrures, reliant les trappeurs sibériens aux marchés européens et chinois. Romancov soutient que les mêmes territoires reculés qui produisaient des fourrures sont devenus plus tard la source des réserves énergétiques les plus précieuses du pays. La découverte du pétrole et du gaz naturel dans l'Arctique et en Sibérie occidentale a transformé la taille de l'empire en atout stratégique, tout en intensifiant la concurrence avec l'Occident pour l'accès à ces ressources.
Il avertit que l'accent actuel du Kremlin sur l'Arctique ne relève pas seulement des enjeux climatiques ou environnementaux ; il s'agit d'une extension d'une croyance séculaire selon laquelle le contrôle de vastes frontières peu peuplées est essentiel à la sécurité nationale et au prestige.
Comment le récit impérial façonne la doctrine de sécurité moderne
Romancov explique que la pensée sécuritaire russe repose toujours sur le postulat qu'un territoire vaste, riche en zones tampons, est nécessaire pour repousser les puissances hostiles. Cette mentalité explique pourquoi le Kremlin perçoit l'expansion de l'OTAN vers l'est comme une menace existentielle, et pourquoi il réagit fortement aux incursions perçues dans le « proche étranger ».
Il souligne que l'URSS a hérité de la vision impériale de la sécurité, et qu'après l'effondrement soviétique de nombreux élites russes ont continué à voir la perte des anciens États satellites comme une catastrophe stratégique. Le désir de réaffirmer son influence sur d'anciens territoires, en Ukraine, dans les pays baltes ou en Asie centrale, doit donc être lu comme la continuité d'une logique sécuritaire impériale plutôt que comme un simple calcul nationaliste ou économique.
Implications pour l'Europe
Pour les gouvernements européens, l'analyse de Romancov suggère que les efforts diplomatiques doivent tenir compte de la conviction profonde que la taille équivaut à la sécurité. Des politiques se limitant à des incitations économiques ou à la dissuasion militaire risquent de négliger les moteurs culturels et historiques des actions russes.
Il invite l'UE à adopter une approche plus nuancée, combinant un soutien ferme à la souveraineté des États voisins avec des initiatives qui réduisent les incitations économiques de la Russie à chercher des ressources dans des régions contestées. En particulier, la transition énergétique de l'UE pourrait diminuer le levier de la Russie sur les marchés européens, à condition que des approvisionnements alternatifs soient sécurisés et que le fardeau des coûts ne retombe pas sur les ménages.
Ce que dit le Kremlin
Le ministère russe des Affaires étrangères a maintes fois présenté ses actions en mer Noire et dans l'Arctique comme défensives, arguant que la présence de l'OTAN menace les frontières russes. Le porte‑parole du Kremlin, Dmitri Peskov, affirme que la Russie ne fait que protéger ses intérêts légitimes et que toute pression extérieure vise à contenir un État souverain.
Romancov avertit que ces déclarations s'enracinent dans une vision du monde impériale où chaque gain pour une partie représente une perte pour l'autre. Cette perspective rend les compromis difficiles, car concéder du terrain est perçu comme un affaiblissement de l'empire.
Points de vue syndicaux et ouvriers
Du point de vue des travailleurs, l'héritage impérial a des conséquences contrastées. D'une part, l'exploitation des ressources sibériennes a créé des emplois dans les industries extractives, souvent dans des conditions dures et avec peu d'avantages pour les communautés locales. D'autre part, la centralisation de la richesse à Moscou et à Saint‑Pétersbourg a accentué les inégalités régionales, un schéma qui persiste sous le régime actuel.
Les syndicats russes peinent à contester le récit d'État, confrontés à des restrictions légales et à la répression. En Europe, les organisations ouvrières réclament des sanctions plus fortes contre les importations d'énergie russe, estimant que couper les flux de revenus pourrait affaiblir la capacité du Kremlin à financer ses opérations militaires, tout en insistant sur le ciblage des sanctions afin de ne pas pénaliser les travailleurs russes ordinaires.
Lignes de faille potentielles
Romancov met en garde que l'état d'esprit impérial pourrait devenir une source de tensions internes. Gérer un territoire s'étendant sur onze fuseaux horaires exige d'énormes investissements d'infrastructure, mais l'État russe privilégie souvent les dépenses militaires au détriment des services sociaux. Ce déséquilibre alimente le mécontentement dans les régions périphériques, où les populations se sentent négligées et où des sentiments séparatistes peuvent émerger.
Il cite les protestations de 2022‑23 dans l'Extrême‑Orient contre la construction d'une centrale nucléaire comme exemple de la façon dont les griefs locaux peuvent entrer en conflit avec les ambitions stratégiques de Moscou. Si l'État poursuit des projets expansionnistes sans répondre aux besoins socio‑économiques de ses citoyens, le paradoxe de la taille pourrait se transformer en catalyseur d'instabilité.
Perspectives d'avenir
Romancov conclut que la logique historique de l'empire russe ne disparaîtra pas du jour au lendemain. Le défi pour l'Europe consiste à concevoir des politiques qui reconnaissent la profondeur de cette logique tout en protégeant les droits des petits États et le bien‑être des populations ordinaires des deux côtés de la frontière.
Il propose trois mesures concrètes : premièrement, maintenir une posture défensive crédible en Europe de l'Est ; deuxièmement, accélérer la diversification des approvisionnements énergétiques de l'UE afin de réduire la dépendance aux hydrocarbures russes ; troisièmement, soutenir la société civile et les médias indépendants en Russie et dans ses voisinages, offrant des alternatives au récit d'expansion inévitable contrôlé par l'État.
Ce n'est qu'en affrontant les moteurs historiques du comportement russe, selon Romancov, que l'Europe pourra empêcher les anciennes ambitions impériales de se transformer en nouvelles crises.


