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Europe04 septembre 2026

L'essor de l'AfD en Saxe-Anhalt menace le pare-feu historique contre l'extrême droite

Les sondages annoncent plus de 40 % des voix pour l'AfD, un score qui pourrait lui permettre de gouverner sans coalition dans l'État de l'Est.

L'essor de l'AfD en Saxe-Anhalt menace le pare-feu historique contre l'extrême droite

L'Alternative pour l'Allemagne (AfD) s'apprête à briser un tabou politique de plusieurs décennies dans l'État allemand de Saxe-Anhalt. Les sondages en vue de l'élection du 6 septembre montrent le parti à plus de 40 % des suffrages, un niveau qui pourrait lui permettre de former un gouvernement sans le soutien d'aucun autre parti si suffisamment d'adversaires restent en dessous du seuil d'entrée de 5 %.

Un gouvernement mené par l'AfD, première depuis la Seconde Guerre mondiale

Un gouvernement dirigé par l'AfD marquerait la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale qu'un parti qualifié par le service de renseignement intérieur comme "extrémiste d'extrême droite" prendrait la tête d'un État allemand. Le candidat régional du parti, Ulrich Siegmund, a construit sa campagne autour d'une rhétorique de "nettoyage" et promet de renverser l'Union européenne, de déporter des millions de personnes d'origine migratoire et de reprendre le commerce du gaz avec la Russie.

Pourquoi cet essor importe aux travailleurs et aux ménages

Pour les citoyens ordinaires de Saxe-Anhalt, les enjeux sont concrets. La population de l'État est passée de 2,8 million en 1990 à un peu plus de 2,1 million aujourd'hui, soit une perte d'environ un quart de ses habitants. Le déclin démographique touche le plus durement les districts ruraux : les écoles ferment, les médecins locaux disparaissent, les transports publics ne circulent qu'une fois par jour et les petites entreprises peinent à survivre.

"Quand les jeunes partent, tout le tissu social se défait", explique Henriette Quade, députée indépendante au parlement d'État et cofondatrice de l'initiative anti‑droite Halle gegen Rechts. "Les gens demandent, qui veille sur nous ? Et la réponse est souvent personne."

Ce sentiment d'abandon alimente l'attrait de l'AfD. L'économiste Marcel Fratzscher, président du DIW, note que le soutien au parti est le plus fort dans les districts où les services publics ont été réduits et où le chômage, bien que plus bas qu'au début des années 1990, reste supérieur à la moyenne nationale.

"L'AfD prospère dans le vide laissé par la réduction des capacités de l'État", explique Fratzscher. "Ses promesses de solutions rapides, de saucisses gratuites, de bière aux meetings et de slogans simples masquent un programme qui aggraverait probablement les problèmes qu'elle exploite."

Ce que propose l'AfD et pourquoi les experts s'inquiètent

Le programme de l'AfD pour l'État comprend une série de mesures qui heurtent les garanties constitutionnelles allemandes et le droit de l'UE. Il réclame l'abolition du droit d'asile, compétence réservée au niveau fédéral, et la création de classes scolaires séparées pour les enfants migrants et handicapés. Le parti veut également réécrire les programmes pour y mettre "plus Bismarck, moins Hitler", une mesure qui déclencherait un débat houleux sur la mémoire historique.

La politique énergétique constitue un autre point de friction. La Saxe-Anhalt produit environ 60 % de son électricité à partir des énergies renouvelables, mais l'AfD propose d'arrêter les nouveaux projets renouvelables et de relancer les centrales à charbon. Les critiques estiment qu'un tel virage augmenterait les émissions de carbone, ferait grimper les coûts énergétiques pour les ménages et mettrait en danger les engagements climatiques de l'Allemagne.

Sur l'immigration, le plan de l'AfD de déporter "des millions", y compris des citoyens naturalisés allemands, violerait non seulement les règles de libre circulation de l'UE mais risquerait aussi une vague de recours juridiques et la perte de travailleurs qualifiés dont la région a déjà besoin.

Financièrement, les promesses du parti semblent irréalistes. "Aucune de ces promesses n'est soutenue par un budget crédible", affirme Fratzscher. "L'État devrait emprunter massivement ou couper des services essentiels pour les financer, ce qui toucherait le plus durement les ménages les plus vulnérables."

Réactions locales sur le terrain

Lors d'un meeting de campagne dans le village de Klein Wanzleben, la pluie tombait alors que plusieurs centaines de partisans se pressaient sous le toit de la scène. Le député de l'AfD Götz Frömming a déclaré : "Les nuages sombres au-dessus de la Saxe-Anhalt sont les augures d'une tempête de nettoyage qui balayera le gouvernement fédéral et les vieux partis."

À l'extérieur du lieu, le jeune Erik, 17 ans, et sa mère brandissaient une pancarte "Pas de votes pour les Nazis". Erik, l'un des deux seuls élèves de sa classe opposés à l'AfD, attribue la montée du parti à l'échec du SPD et de la CDU à répondre aux préoccupations locales. "Le SPD n'a rien fait, la CDU n'a rien fait, et la RDA était nulle aussi", affirme-t-il.

D'autres habitants ont exprimé un mélange de colère, de résignation et d'opposition pragmatique. Un conducteur de train retraité de Haldensleben a admis qu'il voterait pour l'AfD "par pure colère" après avoir connu le socialisme et le capitalisme, tandis qu'une femme indépendante a averti que la position anti‑guerre du parti n'arrêterait pas le flux d'argent vers l'Ukraine, mais punirait plutôt les retraités ordinaires.

Des jeunes partisans, souvent vêtus de marques aux designs codés néo‑nazis, scandaient des slogans sur "la reconquête du pays". Une adolescente, portant un lanyard avec le logo du parti, a haussé les épaules lorsqu'on lui a demandé pourquoi elle votait pour l'AfD : "Je ne sais pas, tout !"

Contexte historique et règle du "pare-feu"

Depuis la réunification allemande, la Saxe-Anhalt est gouvernée par des coalitions centre‑droite du CDU et du SPD. Un "pare-feu" informel, consensus politique selon lequel les partis traditionnels ne coopèrent pas avec l'AfD, a tenu le parti à l'écart du pouvoir tant au niveau étatique que fédéral.

Ce consensus est désormais sous tension. Au cours de la dernière décennie, le CDU a assoupli sa position sur la migration, reprenant des arguments de l'AfD dans les débats parlementaires. Quade soutient que cette "normalisation" du discours d'extrême droite a affaibli l'efficacité du pare-feu.

Les tentatives juridiques de bannir l'AfD ont jusqu'ici échoué. En 2019, un tribunal a jugé que le leader thuringien de l'AfD Björn Höcke pouvait être qualifié de fasciste, mais aucune interdiction nationale n'a été engagée. La classification du parti comme "extrémiste d'extrême droite" par le Bureau fédéral pour la protection de la Constitution demeure, mais l'establishment politique peine à traduire cette désignation en actions décisives.

Implications pour l'Union européenne et tendances plus larges

Si l'AfD formait un gouvernement en Saxe-Anhalt, cela enverrait un signal aux mouvements populistes de droite à travers l'Europe que le succès électoral est possible même dans des régions aux fortes traditions démocratiques. La position anti‑UE du parti, appelant à "dégrader" l'Union, s'aligne sur des récits similaires de la Lega en Italie, du Rassemblement national en France et du Fidesz en Hongrie.

Pour la politique de l'UE, un État dirigé par l'AfD pourrait devenir un terrain d'essai pour des mesures anti‑UE, allant du rejet des financements climatiques européens à l'opposition aux sanctions contre la Russie. Bien que la politique étrangère reste une compétence fédérale, le poids symbolique d'un État défiant ouvertement Bruxelles pourrait encourager d'autres acteurs régionaux.

Économiquement, la volonté du parti de relancer le commerce du gaz avec la Russie entrerait en conflit avec le régime de sanctions coordonné de l'UE, créant potentiellement des litiges juridiques et compliquant la stratégie de transition énergétique du bloc.

Ce que disent les syndicats et la société civile

Les syndicats ont averti que les politiques de l'AfD affaibliraient les droits des travailleurs et la sécurité de l'emploi. La Confédération allemande des syndicats (DGB) a déclaré que "l'agenda anti‑social de l'AfD menace les acquis durement gagnés de l'économie sociale de marché d'après-guerre".

Les organisations de défense des droits humains soulignent une hausse des crimes haineux en Saxe-Anhalt, notant que le climat politique devient plus permissif envers la violence raciste, antisémite et queer‑phobe. "Quand la rhétorique extrémiste passe de la rue au parlement, elle légitime les attaques contre les minorités", affirme un porte‑parole de la Fondation Amadeu Antonio.

Des initiatives locales anti‑extrémisme, comme Halle gegen Rechts, mobilisent des bénévoles pour surveiller les incidents haineux et soutenir les victimes. Quade insiste : "Le combat ne se joue pas seulement aux urnes ; il se joue aussi dans les rues, les écoles et les centres communautaires."

Ce que disent les chiffres

Les données du Bureau fédéral des statistiques montrent que le taux de chômage de la Saxe-Anhalt est passé d'un pic de 12 % au début des années 2000 à environ 5,5 % en 2023, mais la région reste en dessous de la moyenne nationale de 5 %. Le revenu disponible médian est environ 10 % inférieur à celui des États de l'Ouest, et la proportion de ménages vivant dans la pauvreté dépasse la moyenne allemande.

Les projections démographiques indiquent qu'en 2035 l'État pourrait perdre encore 200 000 habitants si les tendances d'émigration actuelle se poursuivent. La perte de jeunes travailleurs qualifiés alimente le discours de l'AfD selon lequel "l'Est a été laissé pour compte".

Chemins possibles après le vote du 6 septembre

Les analystes envisagent trois scénarios. D'abord, l'AfD pourrait ne pas atteindre le seuil de 5 %, préservant la coalition centre‑droite traditionnelle. Ensuite, le parti pourrait obtenir une pluralité mais être contraint à un gouvernement minoritaire, limitant sa capacité à mettre en œuvre son programme radical. Enfin, et le plus inquiétant pour les observateurs démocratiques, l'AfD pourrait obtenir une majorité absolue, lui permettant de nommer un ministre-président et de façonner la politique sans contraintes de coalition.

Dans ce dernier cas, le gouvernement fédéral ferait face à un dilemme constitutionnel : si la Constitution garantit la liberté d'association politique, elle oblige également l'État à protéger l'ordre démocratique. Le Tribunal constitutionnel fédéral pourrait être saisi pour déterminer si une législation de l'AfD viole les droits fondamentaux.

Pour l'instant, les groupes de la société civile exhortent les électeurs à considérer les coûts à long terme d'un gouvernement AfD, du risque de perte de financements européens à une possible hausse de la violence motivée par la haine. "Nous avons besoin d'un plan réaliste pour l'avenir, pas de slogans sur le 'nettoyage'", conclut Quade.

Conclusion

Les élections à venir en Saxe-Anhalt sont plus qu'un simple concours régional ; elles testent le consensus d'après-guerre en Allemagne selon lequel les partis traditionnels ne partageront pas le pouvoir avec des forces extrémistes. L'essor de l'AfD reflète des frustrations profondes liées au déclin démographique, à la stagnation économique et à la perception d'abandon par Berlin et les capitales fédérales de l'Ouest.

Pourtant, le programme du parti n'offre aucune solution viable à ces problèmes. Au contraire, il propose des mesures qui risquent d'accentuer les inégalités économiques, d'isoler les communautés migrantes et de compromettre l'État de droit. Le résultat façonnera non seulement la vie des 2,1 million d'habitants de la Saxe-Anhalt, mais aussi le ton de la politique européenne à un moment où la résilience démocratique est mise à l'épreuve sur tout le continent.

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