Le plan d'accélération des data‑centres de l'UE critiqué pour favoriser les géants technologiques américains
Ursula von der Leyen veut accélérer la création de data‑centres, mais les parlementaires craignent que cela ne renforce la domination des fournisseurs de cloud US au détriment de la souveraineté numérique européenne.

Ursula von der Leyen prévoit de promouvoir un dispositif d'accélération des data‑centres dans son prochain discours sur l'État de l'Union, mais les membres du Parlement européen avertissent que le plan pourrait consolider la domination des fournisseurs de cloud américains plutôt que de renforcer la souveraineté numérique de l'Europe.
Quelles sont les mesures proposées ?
Le projet, inscrit dans le Cloud and AI Development Act (CADA) présenté en juin 2026, créerait des « zones d'accélération des data‑centres » où les permis et les raccordements au réseau seraient accordés de façon accélérée. Les critiques estiment que ces raccourcis contournent les évaluations environnementales existantes et limitent la capacité des citoyens et des autorités locales à contester les projets devant les tribunaux.
Qui en profiterait ?
Une étude du groupe de réflexion néerlandais SOMO montre que les plus grands opérateurs de cloud américains, Microsoft, Google et Amazon, dominent déjà le pipeline des projets de data‑centres annoncés ou en construction dans l'UE. Ces entreprises ne se contentent pas de construire leurs propres installations ; elles agissent également comme clients piliers pour les fournisseurs de colocation qui louent de la capacité à divers utilisateurs.
Les sociétés de colocation, souvent soutenues par des fonds d'investissement américains tels que BlackRock et KKR, signent fréquemment des contrats à long terme avec les mêmes géants technologiques. La Commission européenne elle‑même reconnaît que ces clients piliers sont essentiels à la viabilité financière des projets de colocation. Ainsi, même un data‑centre détenu par une entreprise européenne pourrait finir par servir principalement des services cloud américains.
« Les zones d'accélération ne contiennent aucune clause qui empêche les Big Tech de profiter du dispositif », note un analyste de SOMO. « Sans une telle protection, le plan ouvre simplement la porte à davantage de capacité contrôlée par les États‑Unis sur le sol européen. »
Des garde‑fous faibles et une concentration du marché
Les fonctionnaires de la Commission soutiennent que le CADA inclut des mesures pour limiter une domination excessive du marché et offrir une place aux acteurs plus petits. En pratique, ces garde‑fous se concentrent sur la concurrence au sein d'une seule zone d'accélération et ne tiennent pas compte de l'effet cumulé d'un réseau paneuropéen de data‑centres.
Les opérations de data‑centres sont notoirement opaques ; les autorités peuvent ne pas savoir qui loue réellement les serveurs avant la fin de la construction. Une société européenne de colocation pourrait donc bâtir une installation dans une zone d'accélération et louer l'ensemble de la capacité à Microsoft, Meta ou Oracle, au détriment des entreprises locales ou des services publics.
Equinix, opérateur américain de colocation, a déjà refusé de réserver de la capacité pour des entreprises et des organismes publics européens, déclarant que « le monde de l'IT n'est pas comme ça ». Cette position illustre le manque d'incitation pour les fournisseurs privés à aligner leurs modèles économiques sur des objectifs sociétaux plus larges.
Enjeux environnementaux et démocratiques
La rapidité d'obtention des permis soulève également des inquiétudes en matière de protection de l'environnement. Les data‑centres consomment d'importantes quantités d'électricité et d'eau, et leur construction peut impacter les écosystèmes locaux. En écartant les évaluations d'impact environnemental classiques, la proposition pourrait compromettre les engagements climatiques de l'UE.
De plus, le texte projeté restreint le droit des citoyens à engager des recours juridiques. Des affaires récentes en Espagne, en France, en Irlande et aux Pays‑Bas montrent que les communautés sont de plus en plus prêtes à contester les projets de data‑centres à grande échelle pour des raisons de bruit, de perte de biodiversité ou d'autres impacts. Limiter ces voies de recours pourrait alimenter le mécontentement public et éroder la confiance dans les institutions européennes.
Réactions politiques
Au sein du Parlement européen, plusieurs députés demandent une révision du CADA. Ils soutiennent qu'une véritable poussée vers la souveraineté numérique doit s'accompagner de transparence, de contrôle public et de normes environnementales robustes.
« Nous ne pouvons pas atteindre l'autonomie en confiant des infrastructures critiques à la Silicon Valley sur une base accélérée », a déclaré un député senior de l'Alliance progressiste des socialistes et démocrates. « La Commission doit veiller à ce que les data‑centres européens soient détenus et exploités dans l'intérêt public. »
Les opposants aux zones d'accélération proposent également un moratoire temporaire sur les nouvelles installations appartenant, développées pour ou principalement destinées aux entreprises technologiques américaines. Ils estiment qu'une approche plus mesurée, avec des limites claires sur la propriété étrangère, protégerait mieux les intérêts stratégiques européens.
Perspectives
La Commission devrait défendre les zones d'accélération comme un moyen de garder l'Europe compétitive dans la course mondiale à l'IA. Les partisans affirment que le déploiement rapide de capacité de calcul est essentiel pour la recherche, l'industrie et les services publics.
Cependant, le débat met en lumière la tension entre vitesse et souveraineté. Si le déploiement rapide d'infrastructures peut attirer des investissements, il risque aussi d'enfermer le continent dans une dépendance vis‑à‑vis de fournisseurs externes, sapant ainsi l'indépendance que l'UE cherche à garantir.
À l'approche du discours sur l'État de l'Union, les députés européens auront l'occasion d'amender le CADA avant son adoption définitive. Le résultat déterminera si le boom des data‑centres en Europe renforcera les économies locales et les services publics, ou s'il ne fera qu'étendre l'empreinte des géants du cloud américains sur le sol européen.


