Les bourses universitaires belges pour Gaza sont bloquées par la politique migratoire
Des étudiants et chercheurs palestiniens restent bloqués à Gaza alors que la Belgique retarde leurs visas pour des raisons politiques.
Salwa Abu Elhaj, 23 ans, originaire de Gaza, devait commencer un master en sciences de la communication à la KU Leuven en septembre après avoir obtenu une bourse complète. Au lieu de cela, elle vit toujours dans une tente avec sa famille, en attendant un visa que les autorités belges n'ont pas encore traité.
Salwa fait partie d'un groupe de treize étudiants et chercheurs de l'enclave qui ont reçu des places dans des universités d'Anvers, de Bruxelles, de Hasselt et de Louvain. Aucun n'a pu voyager, et les universités qui les ont sélectionnés ont publiquement dénoncé l'impasse.
Le blocage politique entrave l'évacuation
Le gouvernement fédéral belge n'a ni facilité les demandes de visa, ni organisé de corridor d'évacuation. L'impasse n'est pas logistique : les étudiants sont admis, les universités ont confirmé le financement et les procédures consulaires existent, mais le problème est politique. L'alliance néo‑flamande au pouvoir (N‑VA) a conditionné l'évacuation à des concessions de ses partenaires de coalition sur les politiques de déportation vers l'Afghanistan et de « hub de retour » de l'UE.
La ministre de la Migration, Anneleen Van Bossuyt (N‑VA), a averti que l'entrée des boursiers gazanais pourrait créer un « effet domino », suggérant qu'ils pourraient demander l'asile ou la réunification familiale après un court séjour. Elle a demandé rhétoriquement pourquoi la même inquiétude ne s'appliquerait pas aux candidats du Yémen, du Soudan ou de l'Afghanistan, présentant les étudiants comme de potentiels migrants irréguliers plutôt que comme des candidats sélectionnés sur la base du mérite académique.
Pour les étudiants, cet argument paraît abstrait et cruel. « Nous ne sommes pas des personnes qui tentent d'entrer en Belgique par la migration irrégulière, nous avons été sélectionnés par les universités belges via des processus académiques », a déclaré Salwa au Guardian. « Notre situation n'est pas hypothétique ».
Des réponses contrastées dans l'UE
La réticence belge se démarque d'un patchwork de réponses à travers l'Europe. L'Italie, grâce à son programme de corridors universitaires, a évacué 229 étudiants basés à Gaza depuis septembre 2025, dont 72 en mai seulement. Le Royaume‑Uni a facilité le départ de plus de 100 étudiants pour l'année académique en cours.
En revanche, l'Irlande a durci son régime de visas. En 2025, les universités irlandaises ont accueilli 122 chercheurs palestiniens, mais cette année le ministère de la Justice n'a approuvé que 50 des 165 demandes, rejetant 115. Les autorités ont invoqué des documents insuffisants, des lacunes dans le parcours éducatif ou professionnel, et des doutes quant à l'intention de retour, des critères pratiquement impossibles à remplir dans une enclave déchirée par la guerre où les services postaux et administratifs se sont effondrés.
Le seul itinéraire viable pour les boursiers gazanais reste une liste d'évacuation officielle, un visa délivré par un consulat belge et un transport coordonné via l'Égypte ou la Jordanie voisines. Sans volonté politique, les étudiants restent bloqués.
Les universités pressent pour l'action
Les dirigeants universitaires ont signé une lettre ouverte au gouvernement belge, publiée dans De Standaard, qualifiant la situation d'« inacceptable ». Ils soulignent que les boursiers ont été choisis par des comités indépendants, comme tout autre étudiant international, et que leurs domaines, de la communication à la virologie, sont essentiels à la reconstruction post‑guerre de Gaza.
« Ces étudiants ont été sélectionnés par un comité indépendant comme chaque autre étudiant international, et leurs formations correspondent à ce dont Gaza aura besoin pour la reconstruction », indique la lettre. « Nos amphithéâtres sont prêts ; il faut simplement ouvrir les portes ».
Parmi le groupe se trouvent de futurs médecins, ingénieurs de l'eau, virologues et informaticiens. Salwa espère que ses études en communication amélioreront la collecte de fonds pour les ONG opérant dans l'enclave, tandis que ses camarades souhaitent ramener une expertise technique pouvant aider à rebâtir les infrastructures détruites.
Le coût humain d'une éducation bloquée
Les Nations Unies ont alerté depuis avril 2024 d'une « scholasticide » à Gaza, notant que la campagne militaire israélienne a délibérément visé écoles, universités et enseignants. En novembre, 95 % des campus étaient signalés comme gravement endommagés ou détruits, et plus d'un millier de membres du personnel universitaire avaient été tués, détenus ou blessés.
Pour les treize boursiers, un visa à lui seul ne résoudrait pas le problème plus profond : ils ne peuvent quitter Gaza sans un plan d'évacuation coordonné, et même s'ils partaient, l'incertitude quant à leur statut légal en Belgique persisterait.
Certains ont engagé des recours juridiques pour obtenir des visas, mais Salwa explique que la procédure est embourbée dans une bureaucratie qui suppose un niveau de normalité administrative absent de l'enclave. « Un visa ne résout pas le problème fondamental : nous sommes toujours à Gaza et nous ne pouvons pas décider seuls quand ou comment partir », a-t-elle ajouté.
Implications plus larges pour la mobilité étudiante européenne
Ce blocage reflète un changement plus large de la politique migratoire européenne. Alors que l'UE promouvait autrefois l'échange académique ouvert comme pilier de son soft power, de nombreux États membres traitent désormais les étudiants internationaux comme des migrants économiques. Le discours selon lequel les étudiants pourraient devenir un « fardeau » pour les systèmes de protection sociale ou déclencher des demandes de réunification familiale gagne du terrain, malgré les preuves montrant que la plupart des boursiers retournent dans leur pays après leurs études.
Les critiques soutiennent que cette sécurisation de la mobilité étudiante mine l'engagement de l'UE en faveur de l'éducation comme bien public et érode la diversité qui alimente la recherche et l'innovation. Ils avertissent également que cela pourrait nuire à la réputation de l'Europe comme destination de talents, à un moment où le continent fait face à des défis démographiques et à une pénurie de travailleurs qualifiés.
Les représentants syndicaux en Belgique ont commencé à exprimer leurs inquiétudes. La Fédération Générale du Travail Belge (FGTB) a qualifié la position du gouvernement de « myope », appelant les décideurs à séparer les véritables demandes d'asile de la mobilité académique et à honorer les bourses déjà attribuées.
Parallèlement, la situation des étudiants a suscité des actions de solidarité sur les campus européens. Des manifestations devant le ministère belge des Affaires étrangères et des pétitions réclamant la libération des boursiers ont recueilli des milliers de signatures, montrant un appétit public croissant pour une approche plus humaine.
Quelles perspectives ?
Les négociations de la coalition belge devraient se prolonger jusqu'à l'automne, la N‑VA insistant pour lier l'évacuation à des concessions migratoires plus larges. Les partis d'opposition et les organisations de la société civile pressent le gouvernement d'agir, soulignant le coût moral et diplomatique de laisser les boursiers dans l'incertitude.
Si l'impasse persiste, les universités pourraient être contraintes de retirer les bourses, un geste qui gaspillerait les ressources déjà allouées et enverrait un signal dissuasif aux futurs candidats provenant de zones de conflit.
Pour Salwa et ses camarades, chaque jour de retard érode la possibilité de retrouver une vie normale après la guerre. Leur éducation n'est pas seulement une ambition personnelle ; elle représente une bouée de sauvetage potentielle pour une communauté dont les écoles ont été réduites en ruines.
Alors que les gouvernements européens luttent contre les pressions migratoires, le cas des boursiers gazanais souligne le coût humain de transformer l'échange académique en monnaie d'échange politique. Reste à voir si la Belgique démêlera ce nœud politique, mais les universités et leurs soutiens laissent clairement entendre que les portes du savoir ne doivent pas se fermer sur la base de risques sécuritaires imaginés.


