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Vol. XV · N°258
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Opinion08 septembre 2026

Les fonctionnaires européens se sentent mis à l'écart alors que le pouvoir américain se recentre sur un réseau personnel « famille »

Les diplomates de l'UE constatent que les décisions américaines passent désormais par un petit groupe d’aides proches de Donald Trump, au détriment de la coopération transatlantique.

Les fonctionnaires européens se sentent mis à l'écart alors que le pouvoir américain se recentre sur un réseau personnel « famille »

Des fonctionnaires européens qui travaillent quotidiennement avec leurs homologues américains signalent un changement radical dans la façon dont les États‑Unis conduisent leur politique extérieure. Au cours d'échanges devenus monnaie courante depuis une décennie, un haut diplomate de l'UE, qui a souhaité rester anonyme, affirme que la plupart des décisions transitent aujourd'hui par une poignée de personnes qu'il qualifie de « La Famille », terme qu'il utilise pour désigner Donald Trump et ses conseillers les plus proches.

Du dialogue institutionnel à la porte d'entrée personnelle

Lorsque le diplomate sollicite le Département d'État pour obtenir des informations ou aligner des positions sur les sanctions, le commerce ou le climat, on lui répond souvent que seuls quelques hauts fonctionnaires ont un accès direct au cercle intime du Président. « On me dit qu'il n'y en a que trois dans tout le ministère », raconte‑t‑il, soulignant que même les diplomates de carrière à Washington admettent être « hors du circuit ».

Cette perception, selon lui, marque une rupture avec l'engagement plus prévisible et bureaucratique qui caractérisait les relations américano‑européennes sous les administrations précédentes. Le glissement ne serait pas seulement une question de style, mais de substance : la formulation des politiques serait de plus en plus filtrée par la loyauté personnelle plutôt que par l'expertise institutionnelle.

Conséquences concrètes pour les gouvernements européens

Cette évolution a des répercussions pratiques. La coordination des sanctions contre la Russie, par exemple, nécessite désormais de naviguer dans une hiérarchie opaque qui peut retarder ou diluer les actions communes. Les négociations commerciales, les engagements climatiques et les initiatives de sécurité collective risquent d'être compromises lorsqu'un groupe non élu détient la voix décisive.

Les fonctionnaires européens, habitués à une certaine prévisibilité, se retrouvent contraints de s'adapter à une nouvelle réalité ou de se voir marginalisés. Le sentiment d'impuissance se fait entendre à Bruxelles, où les agents décrivent une impression croissante d'être « contournés et dépassés ».

Pourquoi ce silence ?

Les observations du diplomate soulèvent une question plus large : pourquoi les fonctionnaires publics, formés à défendre les normes démocratiques, semblent‑ils réticents à s'opposer à un système qui concentre le pouvoir entre les mains de quelques personnes ? La réponse, suggère‑t‑il, réside en partie dans l'érosion d'un objectif commun qui animait autrefois l'action collective.

Il cite les écrits de l'aviateur et écrivain français Antoine de Saint‑Exupéry, dont les réflexions de guerre (1939‑1944) avertissent que les sociétés perdent leur boussole morale lorsque les individus ne perçoivent plus de bien commun au‑delà d'eux‑mêmes. Saint‑Exupéry écrivait que l'humanité, malgré la richesse matérielle et les loisirs, était devenue « moins humaine » faute d'une cause unificatrice capable d'inspirer le sacrifice.

Absence de but partagé et montée du populisme

Dans le contexte européen, l'absence d'un tel but facilite l'acceptation du nouvel ordre plutôt que sa contestation. Sans objectif collectif clair, l'incitation à risquer sa carrière ou sa sécurité personnelle pour contrer une dérive autoritaire diminue.

Le diplomate établit un parallèle avec la montée du populisme de droite en Europe, citant l'essor récent de l'AfD en Saxe‑Anhalt comme illustration de la façon dont le manque de but partagé peut permettre à des forces extrémistes de gagner du terrain. Lorsque citoyens et fonctionnaires se sentent déconnectés d'une mission plus large, la porte s'ouvre aux dirigeants qui promettent des solutions simples, même au prix des standards démocratiques.

Alerte pour l'Union européenne

Cette situation constitue un signal d'alarme pour l'UE. La force de l'Union repose traditionnellement sur un réseau de valeurs partagées, État de droit, droits humains, protection sociale, qui lient les États membres. Si ces valeurs ne sont plus perçues comme une cause commune, la capacité à présenter un front uni face aux pressions extérieures, qu'elles viennent de Washington ou de Moscou, s'affaiblit.

UnionPress a interrogé plusieurs dirigeants syndicaux européens qui partagent cette inquiétude. Ils soutiennent que l'érosion des canaux institutionnels aux États‑Unis entrave non seulement la coordination diplomatique, mais menace aussi la capacité des travailleurs européens à défendre leurs droits dans une économie mondialisée. « Quand les États‑Unis se replient dans un réseau personnel, ils sapent les cadres multilatéraux qui protègent les normes sociales au‑delà des frontières », a déclaré un représentant syndical.

Défense du nouveau mode de gouvernance

Certains analystes américains justifient ce glissement comme une réponse nécessaire à ce qu'ils perçoivent comme une inertie bureaucratique à Washington. Ils affirment qu'un cercle de conseillers plus restreint et loyal peut agir plus rapidement en crise, comme lors de l'imposition rapide de sanctions contre la Russie après son invasion de l'Ukraine. Les critiques rétorquent toutefois que la rapidité ne doit pas se faire au détriment de la transparence et de la responsabilité.

Exemple de l'influence personnelle

En toile de fond, le diplomate note une révélation récente selon laquelle le beau‑frère de Jared Kushner aurait participé à un projet de privatisation de la FIFA, organisme à but non lucratif. Bien que périphérique, cet épisode illustre comment les liens personnels peuvent se mêler aux institutions publiques, brouillant la frontière entre profit privé et devoir public.

Défis pour les décideurs européens

Les responsables européens font face à deux défis majeurs. D'abord, ils doivent rétablir des canaux de communication fiables avec les États‑Unis, peut‑être en s'adressant plus directement au Congrès ou via des forums multilatéraux où l'influence personnelle est moins décisive. Ensuite, ils doivent renforcer le sentiment d'un but européen partagé capable de motiver fonctionnaires, politiciens et citoyens à défendre les normes démocratiques.

Les lettres de guerre de Saint‑Exupéry évoquent la satisfaction de partager le dernier morceau de pain dans le désert, métaphore de la solidarité qui naît quand les gens sacrifient pour une cause supérieure. Le diplomate suggère que l'Europe, en tant que « enfants d'une époque de confort », doit retrouver cette volonté d'agir collectivement, surtout face à des menaces extérieures qui mettent à l'épreuve la résilience des démocraties libérales.

Vers une Europe plus autonome

Concrètement, cela pourrait signifier renforcer les mécanismes de réponse de l'UE, comme le Fonds européen de défense, et garantir que les institutions de l'Union conservent la capacité d'agir indépendamment des caprices américains. Il s'agit également de protéger l'indépendance des services publics européens, afin qu'ils ne soient pas réduits à de simples conduits de pressions extérieures.

Alors que l'UE lutte contre la sécurité énergétique, les flux migratoires et les séquelles de la pandémie, la capacité à coordonner avec un partenaire fiable reste cruciale. Le témoignage du diplomate indique que, sans un objectif partagé clair, l'Europe risque de négocier depuis une position de faiblesse, contrainte d'accepter les conditions imposées par une administration américaine qui ne respecte plus les mêmes contrôles institutionnels.

Conclusion

En fin de compte, il ne s'agit pas seulement du style de gouvernance d'un président, mais de la santé des institutions démocratiques des deux côtés de l'Atlantique. Si les fonctionnaires européens se sentent de plus en plus marginalisés, le projet plus large de coopération transatlantique, fondé sur le respect mutuel de l'État de droit et des valeurs communes, court à la perte.

UnionPress continuera de suivre comment les responsables européens s'adaptent à cette nouvelle réalité et si l'UE parvient à forger un nouveau sens du but qui permette à ses institutions d'agir avec détermination, même lorsque les alliés traditionnels se replient dans des réseaux personnels.

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