Les hubs de retour de l'UE suscitent des inquiétudes juridiques et humanitaires alors que les expulsions s'accélèrent
Un nouveau dispositif européen prévoit le transfert de milliers de migrants irréguliers vers des centres de détention hors de l’Union, mais les ONG dénoncent des risques de violations des droits humains.
Un plan ambitieux mais controversé
Les responsables de l'Union européenne ont lancé un dispositif qui pourrait voir des milliers de migrants irréguliers transférés vers des centres de détention au Rwanda, en Ouganda et dans d'autres États non membres, une mesure que les critiques qualifient de contournement des obligations européennes en matière de droits humains.
Le 4 septembre, les ministres du Danemark, d'Allemagne, des Pays‑bas, d'Autriche et de Grèce se sont réunis à Copenhague pour entamer des « discussions techniques » avec des pays partenaires potentiels. Selon les ministres, l'objectif est de signer des accords avant la fin de l'année et de commencer les expulsions dès 2028.
Ce dispositif s'inscrit dans le cadre du Règlement sur le retour, adopté par le Parlement européen en juin. La législation vise à augmenter la proportion de personnes qui quittent effectivement le territoire après une décision de retour, seulement 28 % ont respecté l'ordre en 2025, en accélérant les expulsions et en créant une base juridique pour des « hubs de retour » hors de l'Union.
Fonctionnement du nouveau système
En vertu du règlement, un ressortissant d'un pays tiers qui se trouve sur le territoire de l'UE sans titre de séjour valable peut recevoir une décision de retour. Si le renvoi vers le pays de première entrée violerait le principe de non‑refoulement, les autorités peuvent organiser un transfert vers un hub tiers qui a signé un accord bilatéral avec l'UE.
Les hubs sont censés être gérés par l'État hôte, l'UE apportant un soutien financier et, en théorie, une supervision de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) et du Haut‑commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). En pratique, les deux organisations déclarent ne pas avoir été consultées sur les détails du projet.
Une fois le migrant arrivé dans le hub, la responsabilité juridique de l'UE prend fin. Le pays hôte décide de la durée du séjour, des conditions d'accueil et d'éventuelles nouvelles expulsions. Le règlement ne fixe pas de durée maximale de détention dans les hubs et n'oblige pas l'État hôte à garantir l'accès à des procédures d'asile.
Un cas fictif pour illustrer les risques
Pour rendre les implications concrètes, UnionPress a élaboré une histoire composite à partir de quatre témoignages réels. Le migrant fictif, nommé « Cali », est arrivé en Grèce en 2026, a déménagé en Allemagne et a été identifié par la police grâce au Cadre d'interopérabilité de l'UE, une base de données qui a fusionné les registres nationaux de migration en un système unique à la fin de 2026.
Les autorités allemandes ont prononcé une décision de retour pour séjour illégal. Comme renvoyer Cali en Grèce aurait violé le principe de non‑refoulement, la Grèce étant répertoriée en 2025 parmi les pays où les demandeurs d'asile subissent des conditions inhumaines, le gouvernement allemand a préparé un transfert vers un hub tiers.
Cali a d'abord été placé dans un centre de détention pendant que les autorités négociaient la destination. Le règlement autorise jusqu'à 30 mois de détention pré‑expulsion, contre 18 mois auparavant, et élargit les motifs de rétention. Après plusieurs mois d'incertitude, Cali a été assigné à un hub au Rwanda.
À son arrivée, l'implication de l'UE s'est formellement terminée. Le statut juridique du hub, la durée du séjour de Cali et les conditions auxquelles il sera soumis restent opaques. Marta Welander, directrice de la défense de l'UE au sein de l'International Rescue Committee, avertit que ces arrangements « trou noir » rendent pratiquement impossible le suivi du respect des droits humains.
Les organisations de défense des droits humains tirent la sonnette d'alarme
Les ONG affirment que le libellé du règlement sur le respect des normes internationales est vague et que l'absence de critères clairs pour choisir les pays de destination ouvre la porte à des violations. L'OIM et le HCR ont publiquement refusé tout rôle opérationnel dans les hubs proposés, contredisant les propos du ministre danois de la migration, Morten Bødskov, qui avait déclaré que ces organismes superviseraient les centres.
Welander souligne que l'OIM a déjà aidé les États‑Unis à renvoyer des migrants vers des pays où ils couraient de graves risques, ce qui jette le doute sur sa capacité à agir comme un garde‑fou neutre. « Même si l'OIM était présente, cela ne garantit pas que les droits des personnes transférées vers ces hubs seront respectés », a‑t‑elle déclaré.
Yael Schacher, directrice de Refugees International, établit un parallèle avec les accords de l'administration Trump avec le Rwanda et d'autres États, notant que l'Europe adopte aujourd'hui un modèle « transactionnel » qui traite la protection des réfugiés comme une commodité temporaire plutôt que comme un engagement juridique contraignant.
Des défis juridiques imminents
Les experts juridiques préviennent que la dépendance du règlement à la garantie de non‑refoulement, pilier de la Convention de 1951 sur les réfugiés, pourrait ne pas résister à l'examen de la Cour de justice de l'Union européenne. Le fait de permettre des transferts vers des pays où des problèmes de droits humains sont documentés, comme le Rwanda et l'Ouganda, pourrait être contesté comme une forme indirecte de refoulement.
En 2025, l'agence d'asile de l'UE avait déjà classé plusieurs États membres, dont la Grèce, comme non sûrs pour les personnes renvoyées. Le nouveau cadre ne résout pas le problème sous‑jacent des conditions d'accueil insuffisantes au sein de l'Union ; il ne fait que déplacer la charge vers des États tiers.
De plus, l'allongement de la période de détention augmente le risque de détention arbitraire. La Cour européenne des droits de l'homme a maintes fois jugé que la détention prolongée sans perspective réelle d'expulsion viole l'article 5 de la Convention européenne des droits de l'homme. Les critiques soutiennent que le plafond de 30 mois pourrait être utilisé pour retenir indéfiniment des migrants sous prétexte de procédures « pré‑retour ».
Incitations économiques pour les partenaires tiers
Le paquet financier de l'UE pour les hubs de retour comprend des investissements dans les infrastructures, la formation du personnel et une subvention par personne. Pour des gouvernements du Sud en difficulté financière, ces accords sont attractifs. Le Rwanda, par exemple, a déjà reçu 200 millions d'euros de financement de l'UE pour un centre pilote, tandis que l'Ouganda négocie un dispositif similaire.
Cependant, ces incitations soulèvent des inquiétudes quant à la marchandisation des êtres humains. Les critiques estiment que l'UE paie effectivement les gouvernements tiers pour héberger des personnes vulnérables, une pratique qui pourrait saper le principe de solidarité à la base du cadre migratoire européen.
Conséquences pour les migrants et leurs familles
Pour des migrants comme Cali, le système crée une période prolongée d'incertitude juridique, pendant laquelle ils sont souvent détenus dans des établissements surpeuplés avec un accès limité à un conseil juridique, aux soins médicaux et au soutien psychologique. Une visite récente de l'International Rescue Committee dans un centre de détention géré par l'Italie en Albanie, modèle similaire aux hubs envisagés, a documenté « des rapports constants d'automutilation, de tentatives de suicide, de détresse psychologique sévère et d'absence de suivi psychiatrique soutenu ».
Les familles des migrants dans l'UE ressentent également la pression. La perspective qu'un proche soit envoyé dans un hub opaque à l'étranger alimente l'anxiété et peut décourager la coopération avec les autorités, augmentant ainsi le nombre de séjours irréguliers et compromettant la sécurité publique.
Motivations politiques et débat public
Le règlement sur le retour a été porté par des députés européens de droite qui ont présenté la question comme une affaire de « sécurité des frontières ». Lors du vote parlementaire, des cris de « renvoyez‑les ! » ont résonné dans l'hémicycle, rappelant le ton des rassemblements populistes ailleurs dans le monde.
Les partisans soutiennent que le faible taux de conformité aux ordonnances de retour, 28 % en 2025, justifie le recours à des outils plus puissants. Ils affirment que les hubs allégeront la pression sur les systèmes d'accueil surchargés de la Grèce, de l'Italie et de l'Espagne, permettant à ces pays de concentrer leurs ressources sur l'intégration des migrants résidant légalement.
Les opposants, dont les syndicats et les organisations de la société civile, rétorquent que la politique transfère les coûts vers les plus vulnérables et risque de violer le droit international. Ils soulignent que le budget de l'UE pour l'asile et l'intégration stagne, tandis que les dépenses en matière de contrôle des frontières augmentent fortement.
Perspectives d'avenir
La prochaine étape pour la coalition de cinq pays est une réunion à Munich prévue fin septembre, où les détails techniques des accords de hub seront finalisés. Les observateurs s'attendent à ce que l'UE cherche à conclure des contrats avec le Rwanda et l'Ouganda d'ici quelques semaines, malgré l'absence de mécanismes de contrôle clairs.
Entre‑temps, des recours juridiques sont susceptibles d'être déposés devant les juridictions nationales et la Cour de justice de l'Union européenne. Des ONG ont déjà préparé des mémoires d'amicus curiae affirmant que le règlement viole la Charte des droits fondamentaux de l'UE.
Pour les migrants déjà pris dans le système, l'avenir reste incertain. Sans transparence sur le nombre de personnes transférées, les conditions auxquelles elles sont soumises et la durée de leurs séjours, l'UE risque de créer une nouvelle catégorie d'individus « apatrides » qui échappent à la protection de toute juridiction.
Alors que l'Union européenne poursuit son coalition d'expulsions, l'équilibre entre la gestion des flux migratoires et le respect des droits des personnes en quête de protection est en jeu. Les semaines à venir révéleront si le règlement sur le retour devient un outil fonctionnel de retours ordonnés ou une source de batailles juridiques et de critiques humanitaires.
