Les travailleurs et les syndicats doivent façonner la nouvelle loi européenne sur l'économie circulaire
Les syndicats européens demandent que la future loi sur l'économie circulaire place les salariés au cœur de la transition.

Les syndicats européens ont publié une déclaration commune appelant les décideurs à placer les travailleurs au centre du futur "Circular Economy Act". Cette demande intervient alors que la Commission européenne prépare une législation destinée à renforcer le recyclage, la réparation et la réutilisation tout en réduisant la dépendance de l'Union aux matières premières importées.
Les syndicats soutiennent que, sans garanties claires sur la qualité de l'emploi, la sécurité au travail et les ressources du service public, la loi ne ferait que transférer les charges environnementales vers une main‑d'œuvre précaire et des pays récepteurs de déchets éloignés.
Pourquoi la loi est importante pour les emplois et les compétences
Concepteurs, personnel d'usine, équipes de maintenance, collecteurs de déchets et recycleurs constituent l'épine dorsale d'un système circulaire. Leur expertise détermine si les produits peuvent être démontés en toute sécurité, si les substances dangereuses sont contenues et si les matériaux secondaires sont récupérés efficacement. Or, selon la coalition syndicale, le débat actuel se concentre presque exclusivement sur l'accès au marché, la sécurité des matériaux et la compétitivité, laissant le facteur humain largement invisible.
"La circularité ne se produira pas d'elle-même", a déclaré Francesca Rossi, porte-parole de la Fédération européenne des syndicats (ETUC). "Elle dépend des personnes qui conçoivent, construisent, réparent et trient. Si nous ignorons leurs droits et leur sécurité, tout le projet s'effondre."
La déclaration exige que la loi intègre "l'emploi de qualité" comme objectif central. Cela signifierait que les nouveaux emplois verts créés dans les usines de recyclage, les ateliers de réparation ou les hubs de récupération de matériaux doivent être assortis de contrats stables, de salaires équitables, d'une protection sociale complète et du droit à la négociation collective.
Les dirigeants syndicaux soulignent que la transition ne doit pas devenir une course vers le bas, où bas salaires et contrats précaires sont acceptés comme le prix de la durabilité. Ils pointent du doigt la récente hausse des dispositifs de "faux travail indépendant" à travers l'Europe, où les travailleurs sont classés comme indépendants afin d'éviter les cotisations sociales et la représentation syndicale.
Pour éviter de tels résultats, les syndicats proposent un ensemble d'indicateurs liés au travail qui seraient suivis parallèlement aux objectifs de recyclage des matériaux. Il s'agirait notamment du salaire moyen dans les secteurs circulaires, de la part des travailleurs couverts par des conventions collectives, des taux d'accidents du travail et de la proportion d'employés disposant de qualifications reconnues.
Sécurité intégrée aux produits, pas ajoutée après
Les travailleurs manipulant des déchets, des batteries ou des déchets électroniques sont régulièrement exposés à des produits chimiques, à des machines lourdes, à des risques d'incendie et à des dangers biologiques. Les syndicats notent que de nombreux nouveaux matériaux destinés à une réutilisation à grande échelle, comme les batteries lithium‑ion et les composites avancés, comportent des risques encore mal compris.
"La sécurité au travail doit être conçue dans le cycle de vie du produit dès le premier jour", a affirmé Jens Müller, chef du syndicat allemand des métallurgistes. "Si un dispositif doit être réparé, le fabricant doit garantir que le démontage peut se faire sans mettre en danger le technicien."
Ils demandent un accès obligatoire aux fiches de données de sécurité pour tous les composants, des limites plus strictes sur les substances dangereuses et des régimes d'inspection robustes. Les syndicats avertissent que l'assouplissement des normes de sécurité au nom de la "simplification" compromettrait à la fois la santé des travailleurs et la protection de l'environnement, les accidents entraînant souvent des déversements et une pollution secondaire.
Responsabilité élargie des producteurs (EPR)
Les dispositifs d'EPR, déjà présents dans la politique européenne des déchets, sont perçus comme un levier pour obliger les fabricants à internaliser le coût complet d'une conception sûre, de la réparabilité et de la gestion en fin de vie. Les syndicats souhaitent que l'EPR soit élargi afin que les producteurs assument également les coûts sociaux et sanitaires associés à leurs produits, et pas seulement les coûts environnementaux.
Financement public conditionné aux conditions sociales
Une grande partie du financement des projets circulaires, des subventions pour les infrastructures de recyclage aux incitations fiscales pour les réseaux de réparation, proviendra des budgets de l'UE et des États membres. Les syndicats soutiennent que tout argent public doit être conditionné au respect des normes du travail, des accords collectifs et des obligations fiscales tout au long de la chaîne d'approvisionnement.
"Si une entreprise reçoit des fonds européens mais sous-paye ses travailleurs ou contourne les règles de sécurité, l'intérêt public est trahi", a déclaré Maria Silva, représentante du syndicat portugais des services publics. "Les contrats de financement doivent inclure des clauses de récupération si les conditions sociales sont violées."
Ils insistent également sur la nécessité que les autorités publiques disposent de personnel et d'expertise suffisants pour faire appliquer ces exigences. Des services d'inspection sous‑financés, héritage des mesures d'austérité, pourraient rendre les réglementations les plus ambitieuses inefficaces.
Éviter une course à l'exportation des déchets
La déclaration met en garde contre la tentation de satisfaire les objectifs de recyclage en expédiant des déchets vers des pays aux normes environnementales ou sociales plus faibles. Bien que l'UE interdise déjà l'exportation de déchets dangereux vers des pays non membres de l'OCDE, les syndicats estiment que des failles subsistent pour les flux mixtes ou "non dangereux" qui peuvent néanmoins présenter des risques sanitaires.
"Nous ne pouvons pas atteindre la circularité sur le papier tout en déversant du travail dangereux dans le Sud global", a averti Ahmed El‑Mansouri, délégué syndical du Maroc travaillant avec des partenaires européens sur les questions transfrontalières du travail. "Exporter des déchets vers des lieux où les travailleurs manquent de protection ne fait que déplacer le problème, pas le résoudre."
Les syndicats appellent plutôt à investir dans les capacités nationales de réparation, de réutilisation et de recyclage, arguant que ces installations créeraient des emplois stables et bien rémunérés tout en réduisant le besoin d'expéditions de déchets à longue distance.
Dialogue social comme exigence légale
Une des propositions les plus concrètes consiste à intégrer un mécanisme permanent de participation des partenaires sociaux à la gouvernance du Circular Economy Act. Cela donnerait aux syndicats une place à la table lors de la rédaction des mesures d'application par la Commission, du suivi de la conformité et de la révision des objectifs.
"La négociation collective n'est pas un luxe, c'est essentiel pour une transition juste", a déclaré Elena Petrova, haute fonctionnaire de la Confédération bulgare des syndicats. "Sans elle, les entreprises peuvent imposer des plans de restructuration qui laissent les travailleurs sans formation ni soutien financier."
Les syndicats insistent sur le fait que tout exercice de planification de la main‑d'œuvre doit inclure une formation rémunérée pendant les heures de travail, des garanties de revenu pour le personnel déplacé et un soutien ciblé aux régions fortement dépendantes de la fabrication traditionnelle.
Concilier compétitivité et équité
Les groupes industriels ont salué la dynamique vers une économie plus circulaire, soulignant la nécessité de réduire la dépendance aux importations de matières premières provenant de régions géopolitiquement instables. Cependant, ils avertissent que des règles du travail trop strictes pourraient augmenter les coûts de production et rendre les produits européens moins compétitifs sur les marchés mondiaux.
En réponse, les syndicats font valoir qu'un terrain de jeu équitable existe déjà lorsque les concurrents hors UE ne sont pas soumis aux mêmes normes de santé, de sécurité et sociales. "Si nous élevons le niveau pour les travailleurs, nous élevons aussi le niveau pour les producteurs responsables", a déclaré Rolf Andersen, directeur de la Confédération nordique des syndicats. "C'est une concurrence loyale, pas un désavantage."
Ils soulignent également que des salaires plus élevés et de meilleures conditions peuvent accroître la productivité, réduire le turnover et favoriser l'innovation, des facteurs capables de compenser les coûts salariaux plus importants.
Et après ?
La Commission européenne doit présenter le texte final du Circular Economy Act d'ici la fin de l'année. S'il est adopté, la loi fixera des objectifs de recyclage pour 2030, introduira de nouvelles obligations d'EPR et allouera des milliards d'euros aux programmes d'emplois verts.
Les représentants syndicaux affirment qu'ils suivront de près le processus législatif et mobiliseront leurs membres pour une campagne coordonnée si la version finale ne répond pas à leurs exigences. Ils prévoient d'organiser une série de consultations avec les travailleurs des secteurs de la gestion des déchets, de la réparation et de la fabrication à travers l'UE afin de recueillir des recommandations concrètes.
"Les choix que nous faisons aujourd'hui détermineront si la transition circulaire de l'Europe crée un travail décent et une industrie résiliente, ou simplement une nouvelle arène pour le travail précaire", a conclu Francesca Rossi. "Nous devons agir maintenant pour inscrire la justice sociale au cœur de l'économie circulaire."
