Un fonds lié à la Hongrie achète les dernières chaînes de télévision indépendantes de Serbie avant les élections
Alpac Capital, véhicule luxembourgeois rattaché aux fonds d’État hongrois Széchenyi, a racheté N1 et Nova S, suscitant l’inquiétude des observateurs et de l’opposition à l’approche du scrutin parlementaire serbe.

Alpac Capital, un véhicule d'investissement luxembourgeois connu pour ses liens avec les fonds d'État hongrois Széchenyi, a acquis les deux dernières chaînes indépendantes de Serbie, N1 et Nova S, quelques semaines avant les élections législatives du 17 octobre. L'opération, annoncée début septembre, a contourné les autorisations réglementaires habituelles et a déclenché l'alarme chez les organisations de surveillance des médias et les partis d'opposition, qui redoutent une nouvelle érosion de la liberté de la presse dans un pays déjà secoué par d'importantes manifestations contre le parti au pouvoir, le Parti progressiste serbe.
Déroulement de la transaction
Le rachat a été finalisé le 3 septembre, le même jour où les anciens dirigeants des deux chaînes ont été limogés. Ni le régulateur financier luxembourgeois, ni l'autorité de la concurrence serbe n'avaient encore validé le changement de propriétaire. Au Monténégro, où Nova S est également diffusée, l'autorisation reste en attente. La rapidité de l'opération, conjuguée à l'opacité de son financement, a suscité des appels à une enquête approfondie avant tout renouvellement de licence.
L'implication d'Alpac Capital dans les marchés médiatiques européens n'est pas nouvelle. En 2022, le fonds, dirigé par le financier portugais Pedro Vargas, a acheté une participation majoritaire dans Euronews. Des enquêtes menées par les journalistes de Direkt36, Le Monde et Expresso ont retracé environ 45 millions d'euros du prix d'achat jusqu'aux fonds d'État hongrois Széchenyi, avec un prêt supplémentaire provenant d'une société liée à un homme d'affaires proche du gouvernement de Viktor Orbán. Le régulateur financier portugais a ensuite infligé une amende au fonds pour des dispositifs anti‑blanchiment insuffisants.
Les relations d'Alpac avec Budapest remontent à 2017, lorsque le gouvernement hongrois a confié à la société la gestion d'un fonds alimenté par l'agence de crédit à l'exportation EXIM, le groupe bancaire OTP et le conglomérat énergétique MOL. De 2021 à 2025, Vargas a siégé au conseil d'administration du groupe de télécommunications 4iG, dont les contrats avec l'État hongrois font l'objet d'une enquête criminelle. Ces liens illustrent un schéma récurrent de flux de fonds publics hongrois vers des actifs médiatiques à travers le continent.
Pourquoi le timing est crucial
Les élections serbes, prévues le 17 octobre, se déroulent dans le contexte des plus grandes manifestations de rue observées dans le pays depuis une décennie. Les manifestants utilisent N1 et Nova S pour diffuser en direct les interventions policières et offrir une tribune aux figures de l'opposition. Dans une lettre adressée au ministre serbe de l'Information, Vargas a écrit que les journalistes qui « voient leur mission comme plus que le simple reportage » risquent de devenir « partie du jeu ». Il a promis une « presse qui donne aux audiences les faits tels qu'ils sont, sans chercher à prendre parti ». Les critiques estiment que ce discours n'est qu'une justification voilée pour transformer les médias indépendants en porte‑voix du parti au pouvoir.
Le chef de l'opposition, Dragan Đilas, dont le parti devrait gagner du terrain aux urnes, a averti que l'acquisition pourrait étouffer les voix dissidentes à un moment décisif. « Quand un gouvernement peut acheter les seules chaînes qui diffusent les protestations, il n'a plus besoin de recourir à la censure ouverte », a‑t‑il déclaré lors d'une conférence de presse à Belgrade.
Les observateurs européens notent que la précipitation du deal pourrait être motivée par deux facteurs. D'une part, Alpac chercherait à conclure l'achat avant que les enquêteurs hongrois, désormais dirigés par le Premier ministre Péter Magyar, ne terminent de tracer les flux de fonds publics qui ont financé les précédentes prises de contrôle médiatiques. D'autre part, la société semble se positionner pour profiter d'un environnement post‑électoral où le gouvernement serbe pourrait attribuer des contrats publicitaires avantageux ou des concessions réglementaires aux propriétaires perçus comme loyaux.
Réaction réglementaire et surveillance européenne
Le Conseil européen des services médiatiques, créé par la loi européenne sur la liberté des médias, a lancé un examen préliminaire de la concentration de la propriété médiatique concernant N1 et Nova S. Cette loi, entrée en vigueur en 2023, impose la divulgation complète des bénéficiaires effectifs des entreprises médiatiques opérant dans le marché unique. Le régulateur financier luxembourgeois, la Commission de Surveillance du Secteur Financier (CSSF), a été sollicité pour vérifier l'origine des fonds utilisés pour l'achat.
Les autorités serbes défendent pour l'instant la transaction, affirmant qu'elle respecte le droit national et que les nouveaux propriétaires respecteront l'indépendance éditoriale. Le ministre de l'Information, Aleksandar Vulin, proche allié du président Aleksandar Vučić, a déclaré que la vente « apportera les investissements tant attendus au secteur des médias ». Cependant, l'agence de la concurrence n'a pas encore rendu de décision officielle, et le manque de transparence a été critiqué par la Fédération européenne des journalistes, qui a qualifié l'opération de « menace directe au pluralisme ».
À Bruxelles, la Direction générale de la concurrence de la Commission européenne n'a pas ouvert d'enquête formelle, mais un porte‑parole a rappelé que toute acquisition transfrontalière impliquant des entités enregistrées dans l'UE doit être examinée au regard des règles de concurrence et d'aides d'État. « Nous suivons la situation de près, notamment compte tenu du contexte politique en Serbie », a déclaré le fonctionnaire.
Implications pour la région
L'affaire illustre une tendance plus large : l'exportation de modèles de propriété médiatique perfectionnés sous le gouvernement d'Orbán en Hongrie. Si le système de patronage hongrois est en cours de démantèlement, le Premier ministre Magyar réformant la présidence, le parquet et les chaînes publiques, les réseaux de sociétés écrans et de fonds captifs qui ont financé la machine de propagande restent actifs à l'étranger.
Les analystes soulignent que le « playbook » hongrois ne repose pas uniquement sur le contrôle direct de l'État. Il s'appuie sur des intermédiaires privés capables d'acquérir des actifs médiatiques critiques sous couvert de transactions commerciales. Une fois en place, ces propriétaires peuvent subtilement orienter les lignes éditoriales, limiter le journalisme d'enquête et aligner la couverture sur les intérêts du bailleur, sans l'apparence d'une censure ouverte.
« Le danger, c'est que les techniques autoritaires deviennent un savoir institutionnel qui peut être reproduit par des acteurs sans affiliation politique formelle », explique la chercheuse en médias Dr Ana Petrović de l'Université de Ljubljana. « Quand un fonds au financement opaque achète une salle de rédaction, la transaction est traitée comme n'importe quelle affaire de marché. La fonction politique de cet achat est cachée derrière le langage de l'investissement. »
D'autres pays des Balkans occidentaux observent attentivement. Le marché médiatique du Monténégro, déjà dominé par quelques propriétaires, pourrait connaître des mouvements similaires si le véhicule Alpac cherche à étendre son empreinte régionale. En Bosnie‑Hérzegovine, où les divisions ethniques fragmentent déjà le paysage médiatique, la perspective d'une consolidation soutenue par des capitaux étrangers suscite de nouvelles inquiétudes quant à la capacité des journalistes indépendants à exercer leur métier.
Quelles actions pourraient changer la donne ?
La transparence constitue le levier clé. Si les régulateurs du Luxembourg, de la Serbie et du Monténégro exigent la divulgation complète des bénéficiaires effectifs et de l'origine du financement avant d'accorder une autorisation, l'opération pourrait être retardée ou bloquée. La loi européenne sur la liberté des médias appelle explicitement à ce type de contrôle, et le Conseil européen des services médiatiques a déjà indiqué son intention d'appliquer la règle.
Les autorités hongroises, désormais chargées d'enquêter sur l'usage de fonds publics dans les précédentes acquisitions médiatiques, pourraient également jouer un rôle. En retraçant les flux des fonds Széchenyi vers le véhicule luxembourgeois d'Alpac, elles pourraient déterminer si l'achat contrevient aux règles nationales ou européennes d'aides d'État.
Pour la société civile serbe, la priorité immédiate est de maintenir la pression sur les nouveaux propriétaires afin de garantir l'indépendance éditoriale. Les journalistes de N1 et Nova S ont déjà commencé à rédiger des déclarations promettant de respecter leurs standards de reportage, mais ils font face à un avenir précaire si les pressions commerciales s'intensifient.
Les organisations de défense internationale, dont Reporters sans frontières et le Comité pour la protection des journalistes, ont appelé l'UE à considérer le dossier comme plus qu'une simple transaction commerciale. « Quand un fonds lié à l'État achète les seules chaînes indépendantes d'un pays à l'aube d'une élection, les enjeux sont trop élevés pour une approche la main‑levée », a déclaré la directrice européenne du RSF, Marie‑Claude Bouchard.
En définitive, cet épisode montre que le démantèlement des structures autoritaires dans un pays n'efface pas automatiquement leur influence ailleurs. Alors que l'empire médiatique hongrois se désagrège, ses résidus trouvent une nouvelle vie à travers des canaux privés transnationaux, obligeant les régulateurs à adapter leurs outils et leur vigilance face à une forme plus subtile de capture des médias.


