L'UE assouplit les règles du marché du carbone, ravivant le débat sur la compétitivité industrielle
Un projet d'amendement du système d'échange de quotas d'émission permettrait aux secteurs à forte intensité carbone de continuer à recevoir des allocations jusqu'aux années 2040, suscitant de vives réactions parmi les États membres et les acteurs économiques.
Des fonctionnaires de la Commission européenne ont présenté un projet d'amendement au Système d'échange de quotas d'émission de l'UE (ETS) qui autoriserait des secteurs fortement émetteurs comme l'acier, la chimie et l'aviation à continuer d'acheter ou de recevoir des quotas carbone jusqu'aux années 2040, au lieu de respecter la date butoir de zéro émission fixée à 2039 lors du lancement du dispositif.
Une évolution attendue par les États dépendants du carbone
Cette modification fait suite à une longue campagne menée par des États membres très dépendants des énergies fossiles, notamment la Pologne, l'Italie et la République tchèque, ainsi que par des lobbyistes industriels qui soutiennent que le système actuel désavantage les fabricants européens face à leurs concurrents américains et asiatiques.
Les permis gratuits deviennent une composante à long terme
Depuis le lancement de l'ETS en 2005, la Commission a parfois attribué des permis de CO₂ gratuits aux secteurs jugés « à risque de fuite de carbone », c'est‑à‑dire susceptibles de délocaliser leur production vers des pays aux règles climatiques plus souples. Ce qui était à l'origine une mesure temporaire s'est, selon Camille Maury, experte en décarbonation industrielle du WWF, transformé en une caractéristique permanente du marché.
Dans le cadre de la révision proposée, le volume de quotas gratuits resterait non seulement plus important, mais serait également disponible sur une période plus longue. La Commission prévoit de conditionner ces gratuités à des plans de décarbonation concrets, obligeant les entreprises à soumettre des feuilles de route détaillées avant de pouvoir prétendre à des permis.
Les États membres seraient également tenus de consacrer au moins la moitié des recettes générées par la vente des quotas payants, un total qui a atteint 260 milliards d'euros depuis 2013, à des programmes soutenant la transition des industries locales. L'idée est d'utiliser ces fonds pour financer des projets de technologies propres, des carburants renouvelables aux améliorations d'efficacité énergétique.
Ce que les chiffres signifient pour les travailleurs et les ménages
Pour les salariés des usines à forte intensité carbone, la proposition représente une arme à double tranchant. D'une part, le maintien de quotas bon marché pourrait préserver des emplois à court terme en protégeant les entreprises des hausses de coûts soudaines. D'autre part, cela pourrait retarder le passage à des méthodes de production plus vertes, repoussant ainsi la création de nouveaux emplois qualifiés dans des secteurs émergents comme l'hydrogène vert et le biométhane.
Les consommateurs pourraient ressentir l'impact à travers le prix des biens dépendant de l'industrie lourde, de la construction renforcée d'acier, des produits chimiques utilisés dans les plastiques ou des billets d'avion. Si les quotas restent peu coûteux, le coût du carbone est moins susceptible d'être répercuté sur les utilisateurs finaux, mais le prix à long terme de l'inaction climatique, phénomènes météorologiques extrêmes, factures d'énergie plus élevées et perturbations des chaînes d'approvisionnement, resterait non atténué.
Les molécules vertes comme pont possible
Les experts soulignent que l'ETS seul ne peut pas atteindre les réductions profondes nécessaires à une industrie neutre en carbone. Flora Marchioro, chercheuse en politique climatique et énergétique au think‑tank bruxellois Bruegel, distingue deux niveaux de décarbonation : changer la source d'énergie qui alimente un four, et modifier la composition chimique du produit lui‑même.
Au premier niveau, les « molécules vertes », produits chimiques non fossiles et carburants renouvelables fabriqués avec de l'électricité propre ou de la biomasse, pourraient réduire la dépendance de l'Europe aux importations de pétrole et de gaz. Le biométhane, par exemple, peut être injecté dans les réseaux de gaz naturel existants, offrant une voie à faible coût pour certains secteurs. Cependant, la production reste modeste et nécessiterait une mise à l'échelle importante pour impacter la demande globale.
L'hydrogène, surtout lorsqu'il est produit à partir d'électricité renouvelable, est considéré comme l'option la plus prometteuse pour les procédés qui ne peuvent pas être électrifiés directement, comme la sidérurgie ou la synthèse d'ammoniac. Petteri Laaksonen, directeur de recherche à la LUT School of Energy Systems, avertit que le passage à l'hydrogène exige « de nouveaux investissements interconnectés » tout au long de la chaîne de valeur, des électrolyseurs aux infrastructures de stockage et de transport.
La volatilité du marché peut accélérer ou freiner ces investissements. Le pic récent des prix des combustibles fossiles, déclenché par les tensions géopolitiques au Moyen‑Orient, a suscité un regain d'intérêt pour l'hydrogène vert, mais l'enthousiasme s'est estompé lorsque les prix se sont stabilisés. L'analyste de BloombergNEF Martin Tengler rappelle qu'un projet typique d'hydrogène a une durée de vie de 10 à 20 ans, rendant la certitude politique à long terme indispensable pour les investisseurs.
Opposition des pionniers verts
Des pays déjà avancés dans la transition énergétique, comme la Suède et l'Espagne, estiment que l'affaiblissement de l'ETS récompense les entreprises qui ont déjà investi dans des technologies à faible émission tout en pénalisant les premiers adoptants. Ils soutiennent qu'un signal de prix plus faible affaiblit la viabilité économique de l'innovation supplémentaire.
« C'est exactement le signal qui décourage les investisseurs d'envoyer de l'argent vers l'innovation », déclare Camille Maury. « Même si des alternatives propres existent déjà, les entreprises hésitent à changer en raison de règles fluctuantes. »
Les syndicats à travers le continent partagent la crainte qu'un prix du carbone trop clément ne verrouille des actifs fortement émetteurs, compliquant la reconversion des travailleurs vers des métiers plus verts. La Confédération européenne des syndicats a appelé à un « prix du carbone robuste et prévisible » qui protège à la fois le climat et l'emploi.
Implications stratégiques pour l'industrie européenne
Si l'Europe ne parvient pas à sécuriser un pipeline de projets de décarbonation, les analystes avertissent que les entreprises chinoises pourraient dominer le marché des produits sans carbone. Petteri Laaksonen souligne que la Chine investit déjà massivement dans l'hydrogène vert et les carburants synthétiques, avec l'ambition de les exporter à l'échelle mondiale.
« Nous risquons d'échanger notre dépendance énergétique du Moyen‑Orient et des États‑Unis contre une nouvelle dépendance à la Chine », ajoute‑t‑il. « Maintenir une base industrielle européenne capable de produire des biens à faible teneur carbone est essentiel tant pour les objectifs climatiques que pour l'autonomie stratégique. »
Vers un compromis difficile
La proposition de la Commission tente d'équilibrer ces pressions contradictoires en maintenant l'ETS comme source de revenus tout en atténuant son impact sur les secteurs vulnérables. Reste à voir si ce compromis satisfera les défenseurs du climat, l'industrie ou les États membres.
Les commissions parlementaires débattront du projet dans les mois à venir. S'il est adopté, les règles révisées pourraient remodeler le marché du carbone de l'UE pour la prochaine décennie, influençant tout, du prix d'un bus à Budapest au coût de la protection contre les inondations à Tallinn.

